L'histoire
Myriam, avocate rentre
chez elle dans son immeuble chic du 10ème arrondissement. C'est un
spectacle d'horreur qui l'attend. Ses deux enfants sont retrouvés
assassinés par coups de couteaux, et la nourrice Louise, couteau
toujours à la main, est laissée pour morte mais sera plongée dans
un coma dont on ignore si elle se réveillera un jour.
Leila Slimani dissèque ce
drame familial, avec une précision chirurgicale.
Mon
avis
Bien des avis ont été
donnés sur ce livre, un film a même été tourné. D'emblée de
jeu, Leila Slimani ne ménage pas le lecteur : le drame est
découvert par la mère Myriam Massé qui pousse un hurlement de
lionne. Ces deux enfants, Mila et le petit Adam morts par coups de
couteaux. La bonne, toujours avec le couteau à la main gît
semi-inconsciente, avant de plonger dans un coma dont personne ne
sait si elle se réveillera un jour.
Ce qui intéresse
l'autrice, ce n'est pas l'acte odieux en lui-même mais la
personnalité de Louise, la bonne, son rapport avec ce jeune couple.
Qui est au fond Louise ?
Avec ses airs de petite fille sage, toujours en jupe ou robe
impeccable, les cheveux proprement ramassés en arrière, elle a tout
de la perle rare. Elle présente des références irréprochables,
s’accommode des horaires compliqués des deux parents et est vite
acceptée par les enfants.
Très vite Louise prend
une sorte d'ascendant sur le couple. Non seulement elle fait le
ménage avec maniaquerie, elle s'occupe à la perfection des enfants,
elle cuisine aussi et très bien pour le couple et aussi pour leurs
amis. Elle fait l'admiration de tous, et du coup, elle va passer ses
premières vacances dans une petite île grecque qui l'enchante.
Louise n'a jamais vu la mer, elle ne sait pas nager, mais Paul le
père lui apprend. C'est paradisiaque mais le retour à sa morne vie
se fait encore plus douloureux.
Criblée de dettes, elle
vit dans un studio dans une banlieue lointaine, elle si méticuleuse,
finit par ne plus l'entretenir et va être mise à la porte par le
propriétaire. Petit à petit les choses basculent. Louise s'imagine
liée à vie avec cette famille de cadres moyens banale en fait.
Petit à petit des petits grains de sable viennent semer le doute
dans l'esprit de Myriam. Un relance des impôts qui arrivent
directement chez la famille Massé, l'idée de Louise de ne rien
gâcher, un yaourt périmé peut encore se manger quelques jours ce
qui horripile Myriam. Louise est seule, elle n'a aucun ami ou amie.
Son mari est mort en lui laissant des dettes, une homme qu'elle n'a
pas aimé, sa fille unique, qu'elle a élevé sans amour est partie.
Il ne lui reste que ce studio infâme, qu'elle finit pas quitter pour
aller prendre des bains confortables dans l'appartement des Massé à
leur insu. Le couple sent bien que quelque chose ne va pas, mais sans
se poser des questions, ou surtout sans parler avec Louise hormis les
consignes. D'ailleurs Louise ne parle pas. Mais très vite elle
comprend qu'elle est sur la touche. Ses manœuvres dérisoires pour
tenter de faire faire au couple une autre bébé qui lui assurerait
sa place échouent. Elle n'écoute pas la proposition d'une autre
nounou qui a un couple avec 2 bébés. Il n'y a que la famille Massé
qui compte, dont elle a l'illusion de faire partie et dont elle en
fait une obsession.
A travers ce fait divers
tragique, il s'agit aussi des différences sociales. Myriam et Paul
écoutent de la musique, lisent, sortent voir des amis, ont une vie
sociale, ni trop riche ni trop pauvres. Mais Louise n'a pas
d'éducation, elle ne cherche pas à lire, à se cultiver. Son seul
plaisir c'est d'arpenter les rues chics de Paris et faire admirer les
robes de haute couture, les bijoux qui lui iraient si bien. Louise
est dans son monde, un monde que personne ne peut comprendre, même
elle d'ailleurs.
Mais là où l'autrice
nous passionne c'est pas son écriture maîtrisée. Ici pas un mot de
trop, une observation méticuleuse des faits, sans jugements, qui
nous renvoie à notre rôle de juge. Louise est-elle une prédatrice
folle ? Une calculatrice froide ? Une femme trop seule et
dont la vie n'intéresse personne ? Et les parents qui se
reposent sur elle, sans jamais lui poser la moindre question (de
toutes façons Louise ne répondra pas ou inventera un mensonge)
ont-ils renoncé à leur rôle éducatif ? Chacun se fera son
idée, sur cette société où la femme doit travailler pour son
épanouissement personnel, être aussi une bonne épouse et une bonne
mère, déléguer à une nounou la prise en charge des enfants voulus
et aimés. Un sort que des millions de femmes connaissent, à jongler
avec les horaires, à culpabiliser et finir trop fatiguées pour
réfléchir au sens de leur vie.
Un roman qui se lit d'une
traite, tant les mots et le rythme donné ne vous laisse aucun répit.
Extraits :
Vous ne devriez pas
chercher à tout comprendre. les enfants, c'est comme les adultes.
Il n'y a rien à comprendre.
La vie est devenue
une succession de tâches, d'engagements à remplir, de rendez-vous
à ne pas manquer. Myriam et Paul sont débordés. Ils aiment à le
répéter comme si cet épuisement était le signe avant-coureur de
la réussite.
Louise s'agite en
coulisses, discrète et puissante. C'est elle qui tient les fils
transparents sans lesquels la magie ne peut pas advenir. Elle est
Vishnou, divinité nourricière, jalouse et protectrice. Elle est la
louve à la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible
de leur bonheur familial.
os ont envie de faire
bonne figure devant les nounous qui vont défiler. Ils rassemblent
les livres et les magazines qui traînent sur le sol, sous leur lit
et jusque dans la salle de bains. Paul demande à Mila de ranger ses
jouets dans les grands bacs en plastique. La petite fille refuse en
pleurnichant, et c'est lui qui finit par les empiler contre le mur.
Ils plient les vêtements des petits, changent les draps des lits.
Ils nettoient, jettent, cherchent désespérément à aérer cet
appartement où ils étouffent. Ils voudraient qu'elles voient
qu'ils sont des gens bien, des gens sérieux et ordonnés qui
tentent d'offrir à leurs enfants ce qu'il y a de meilleur. Qu'elles
comprennent qu'ils sont les patrons.
Une haine morte en
elle. Une haine qui vient contrarier ses élans serviles et son
optimisme enfantin. Une haine qui brouille tout.
Elle a le besoin
éperdu de se nourrir de leur peau, de poser des baisers sur leurs
petites mains, d'entendre leurs voix aiguës l'appeler "maman".
Elle se sent sentimentale tout à coup. C'est ça qu'être mère a
provoqué. Ça la rend un peu bête parfois. Elle voit de
l'exceptionnel dans ce qui est banal. Elle s'émeut pour un rien.
Plus que tout, elle
craignait les inconnus. Ceux qui demandaient innocemment ce qu'elle
faisait comme métier et qui se détouraient à l'évocation d'une
vie au foyer.
Paul et Myriam sont
séduits par Louise, par ses traits lisses, son sourire franc, ses
lèvres qui ne tremblent pas. Elle semble imperturbable. Elle a le
regard d'une femme qui peut tout entendre et tout pardonner. Son
visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait
soupçonner les abysses.
Dans son petit carnet
à la couverture fleurie, elle a noté le terme qu'avait utilisé un
médecin de l'hôpital Henri - Mondor. "Mélancolie délirante".
Louise avait trouvé ça beau et dans sa tristesse s'était
subitement introduite une touche de poésie, une évasion.
La solitude agissait
comme une drogue dont elle n’était pas sûre de vouloir se
passer. Louise errait dans la rue, ahurie, les yeux ouverts au point
de lui faire mal. Dans sa solitude, elle s’est mise à voir les
gens. À les voir vraiment. L’existence des autres devenait
palpable, vibrante, plus vivante que jamais.
Plus les semaines
passent et plus Louise excelle à devenir à la fois invisible et
indispensable.
Myriam en a parlé à
Paul et elle a été déçue de sa réaction. Il a haussé les
épaules. « Mais je ne savais pas que tu avais envie de travailler.
» Ça l’a mise terriblement en colère, plus qu’elle n’aurait
dû. La conversation s ’est vite envenimée. Elle l’a traité
d’égoïste, il a qualifié son comportement d’inconséquent. «
Tu vas travailler, je veux bien mais comment on fait pour les
enfants?» Il ricanait, tournant d’un coup en ridicule ses
ambitions à elle, lui donnant encore plus l’impression qu’elle
était bel et bien enfermée dans cet appartement.
Il sait combien
Louise leur est nécessaire mais il ne la supporte plus. Avec son
physique de poupée, sa tête à claques, elle l'irrite, elle
l'énerve. "Elle est si parfaite, si délicate, que j'en
ressens parfois une forme d’écœurement", a-t-il un jour
avoué à Myriam. Il a horreur de sa silhouette de fillette, de
cette façon qu'elle a de disséquer chaque geste des enfants. Il
méprise ses sombres théories sur l'éducation et ses méthodes de
grand-mère. Il moque les photos qu'elle s'est mise à leur envoyer
sur leur téléphone portable, dix fois par jour, sur lesquelles les
enfants soulèvent leur assiette vide et où elle comment: "j'ai
tout mangé."
Le destin est vicieux
comme un reptile, il s'arrange toujours pour nous pousser du mauvais
côté de la rampe.
On la regarde et on
ne la voit pas. Elle est une présence intime mais jamais familière.
Biographie
Née
à Rabbat (Maroc) en 1981, Leïla Slimani est une journaliste et
écrivaine franco-marocaine.
Née d'une mère
franco-algérienne et d'un père marocain, élève du lycée français
de Rabat, Leïla Slimani grandit dans une famille d'expression
française. Son père, Othman Slimani, est banquier, sa mère est
médecin ORL.
En 1999, elle vient à Paris. Diplômée de
l'Institut d'études politiques de Paris, elle s'essaie au métier de
comédienne (Cours Florent), puis se forme aux médias à l'École
supérieure de commerce de Paris (ESCP Europe). Elle est engagée au
magazine "Jeune Afrique" en 2008 et y traite des sujets
touchant à l'Afrique du Nord. Pendant quatre ans, son travail de
reporter lui permet d'assouvir sa passion pour les voyages, les
rencontres et la découverte du monde. En 2013, son premier manuscrit
est refusé par toutes les maisons d'édition auxquelles elle l'avait
envoyé. Elle entame alors un stage de deux mois à l'atelier de
l’écrivain et éditeur Jean-Marie Laclavetine. Elle déclare par
la suite : « Sans Jean-Marie, Dans le jardin de l'ogre n'existerait
pas ».
Son deuxième roman, "Chanson douce", obtient le
prix Goncourt 2016, ainsi que le Grand Prix des lectrices Elle 2017.
Il est adapté au cinéma en 2019, avec Karin Viard et Leïla
Bekhti.
En 2016, elle publie "Le diable est dans les
détails", recueil de textes écrits pour l’hebdomadaire "Le
1". En parallèle, avec entre autres Salomé Lelouch, Marie
Nimie, Ariane Ascaride et Nancy Huston, réunies sous le nom Paris
des Femmes, elle cosigne l'ouvrage collectif théâtral "Scandale"
publié dans la Collection des quatre-vents de L'avant-scène
théâtre. Leïla Slimani se consacre aujourd'hui principalement à
l'écriture.
Elle a été nommée représentante personnelle du
président Emmanuel Macron pour la francophonie en novembre 2017.
Mère de deux enfants, elle est mariée depuis 2008 à un
banquier.