dimanche 19 novembre 2023

Stephen GRAHAM-JONES – Un bon indien est un indien mort – rivages noir 2021

 

L'histoire

Ils étaient quatre amis d'enfance, vivant dans la réserve des Blackfeet dans le Dakota du Nord. Un jour, ils ont commis une énorme bêtise non conforme à la coutume : ils ont tués, le dernier jour de la chasse, dans une zone interdite à celle-ci, une jeune femelle caribou qui portait un petit. Le garde-chasse, non indien, n'a pas été très sévère. Dix ans plus tard, alors qu'un de leur camarade de cette chasse maudite est mort, les 3 amis qui ne se sont guère revus depuis, ont des visions ou hallucinations, comme si le fantôme de la femelle caribou réclamait vengeance.


Mon avis

Un très beau livre, dur et fleurtant entre le polar et le fantastique, qui raconte non seulement les aléas du destin, mais aussi la triste situation de ces indiens blackfeet, qui vivent soit dans le Montana, soit dans le Dakota du Nord, dans des réserves. Avec le poids des coutumes et des traditions.

Attribué au général de l'U.S Army Philip Sheridan, l'aphorisme « The only good Indian is a dead Indian » porte en lui-même toute une vision du Natif Américain qui hante à la fois la société Occidentale mais aussi le peuple Amérindien à l'heure actuelle. Souvenir d'un génocide impardonnable et funeste avertissement qui se condense pour devenir le titre du nouveau roman de Graham-Jones après son magistral Galeux qui vient justement d'être réédité en poche par les éditions Pocket.

Véritable succès critique et public Outre-Atlantique, le roman s'ouvre sur un fait divers :
« UN INDIEN TUÉ LORS D'UNE DISPUTE DEVANT UN BAR. » peut-on lire dans le journal. C'est une façon de voir les choses. En vérité, Ricky Boss Ribs n'a pas vraiment trouvé la mort en se disputant avec des Blancs devant un bar. Autre chose rôdait dans les parages. Une chose qui semble impossible et pourtant.
Ricky fait partie d'un groupe de quatre Indiens issus de la même réserve dans le Montana et de la ville de Browning.
Ricky, Lewis, Gabriel, Cassidy, amérindiens, vont faire une partie de chasse illégale en pénétrant sur des terres où ils ne sont pas sensés traquer le caribou. Mais qu'à cela ne tienne, c'est le dernier jour pour eux où la chasse est possible, le dernier jour où un Indien ne doit pas revenir sans caribou. Nous sommes cinq jours avant la dinde et le football, cinq jours avant un Thanksgiving classique. En prenant au piège un troupeau entier, c'est finalement un carnage qui se produit. Un carnage inutile puisque nos quatre chasseurs seront surpris par le garde-chasse qui les contraint à abandonner leurs trophées dans la neige. Parmi les cadavres, celui d'une femelle caribou alors en pleine gestation. La promesse d'un avenir agonisant dans la neige.
Dix an plus tard, Lewis vit avec Peta, une femme blanche et végétarienne qui n'a pas grand chose d'Indienne au contraire de Shaney, une Crow avec qui il travaille et à qui il va finir par confesser cette chasse indigne qui le hante. Petit à petit, des événements étranges surviennent dans la vie de Lewis. Son chien, Harley, meurt étranglé en tentant de sauter au-dessus de la palissade, la vision d'une étrange Femme-à-tête-de-Caribou dans son salon le faut basculer de son échelle, des bruits de sabots étouffés se font entendre dans les escaliers… Que se passe-t-il dans la vie de Lewis ?
Bien décidé à tirer les choses au clair, le Blackfeet essaye de démêler le vrai du faux, le réel du fantastique. Jusqu'à ce qu'il comprenne que la mort de Ricky n'a rien d'une coïncidence et que lui, Cassidy et Gabriel sont en danger…

L'horreur larvée, presque subliminale, va graduellement envahir la page et l'esprit des personnages. Notamment celui de Lewis, archétype de l'Indien moderne qui a quitté sa réserve pour adopter un mode de vie différent mais qui, au fond, ne cesse de s'interroger sur ses origines et son identité.
Bien vite, le scénario se déporte vers Browning et la réserve pour retrouver les autres comparses, Gabriel et Cassidy.
C'est ici que l'horreur, déjà dévoilée, affirmée comme un retour de bâton du destin, se mêle à l'une des thématiques centrales de l’œuvre de l'auteur : qu'est-ce qu'être Indien aujourd'hui ?
Dès lors, l'américain dresse le portrait de Gabriel qui tente de renouer le lien avec sa fille Denorah alors que son mariage n'est plus qu'un lointain souvenir, puis celui de Cassidy qui a fini par retrouver l'amour après une longue traversée du désert avec Jolène, une Crow. Et puis Denorah, justement, la Finals Girl, promise à un avenir brillant et magnifique grâce à son don inné pour le basket.
On y croise également Nathan, un jeune qui pleure encore la mort de son grand-père, et une hutte de sudation pour un rite de purification Indien traditionnel et fortement signifiant. L'auteur, lui même blackfeet explore l'identité, confronte l'abord de la condition Indienne selon la génération à laquelle on s'adresse et finit par montrer qu'il n'existe pas une identité unique mais une pluralité de chemins vers notre ère moderne. C'est aussi le questionnement sur l'éternel opposition entre tradition et modernité, entre l'importance de respecter les anciens et de construire de nouveaux avenirs, de trouver des modèles et dépasser les clichés pour être qui l'on veut vraiment.
Comme dans Galeux, Graham ne parle pas tant de l'injustice vécue par son peuple aux États-Unis que de ce que sont devenus les Natifs à dans l'Amérique d'aujourd'hui. du roman d'horreur, on glisse vers le roman social. Mais ce n'est pas tout.

Car au fond, si ce roman parle de quelque chose, c'est avant tout de famille, d'amitié, d'amour et des liens qui unissent les personnages entre eux. C'est du respect des générations et de ses racines, de la violence qui habite l'Amérique et hante ses peuples.
Au centre de ce roman de chasse, la fameuse Femme-à-tête-de-Caribou, change forme vengeresse qui symbolise la faute, l'injustice et la rédemption tout à la fois et qui appelle, finalement, à s'interroger sur la façon de mettre fin au cercle de la violence et de la rancœur. En combattant, en n'abandonnant jamais, mais aussi en acceptant de reconnaître ses fautes et les façons de faire la paix avec soi-même.
Si l'on osait, un pourrait presque dire que c'est le livre sur la réconciliation avec soi, avec un passé où le sang a coulé de façon aveugle et injuste au mépris des règles et des traditions.
Si l'on osait, on pourrait voir un grand roman d'amour dans ce récit où l'on arrache des têtes et où l'on étripe des caribous.
Et si l'on osait, surtout, on pourrait dire qu'encore une fois, l'auteur nous livre un roman passionnant et dense où l'horreur ne masque jamais l'humanité de ses personnages faillibles et torturés. Roman horrifique singulier et récit social sur la réalité de l'identité Indienne, ce livre surprend par sa façon de déjouer les attentes et par trouver les bons mots pour parler des maux les plus profonds. Une réussite, encore, qui confirme tout le bien que l'on pensait déjà de Graham : un auteur majeur de la littérature américaine contemporaine, définitivement.


Extraits :

  • Le cocon de sacs de couchage et de couvertures de Harley était censé servir à isoler la hutte à sudation que Lewis avait construite derrière la maison, mais tant pis. Peut-être qu’ils serviront quand même. Peut-être que l’année prochaine, enveloppé de chaleur, d’obscurité et de vapeur, il puisera un peu d’eau dans le seau et en versera quelques gouttes pour Harley. En souvenir, et tout ça.
    Vous pouvez le faire pour les chiens comme pour les gens, il en est certain. Et s’il se trompe, est-ce qu’un vieux chef va descendre du ciel pour lui donner une tape sur les doigts ? Lewis arrache une autre bande de masking tape, qu’il colle sur la moquette devant le canapé, puis le décolle et le recolle en essayant de bien suivre la courbe qui va du ventre à l’avant de la patte arrière. Le problème, c’est que ces morceaux de ruban adhésif à force d’être décollés et recollés rebiquent après quelques minutes, comme s’ils refusaient de faire partie de cette silhouette que veut leur imposer Lewis.

  • Pour protéger ton petit, tu donnes des grands coups de sabots. C'est ce que ta mère a fait pour toi, là-haut dans les montagnes, lors de ton premier hiver. Son sabot noir qui jaillissait et venait frapper ces bouches grimaçantes était si rapide, si pur, insaisissable ; il laissait dans son sillage un arc parfait de gouttelettes rouges. Mais les sabots ne suffisent pas toujours. S'il le faut, tu peux l'ordre et déchirer avec tes dents. Et tu peux courir plus lentement que tu en es capable. Si rien de tout cela ne fonctionne, si les balles sont trop épaisses, tes oreilles trop pleines de bruit, ton nez trop plein de sang, s'ils ont déjà pris ton petit, tu peux encore faire une dernière chose.

  • C'est le genre de pensées erronées qu'ont les gens qui passent trop de temps seuls. Ils déballent d'immenses conneries sidérales de leurs papiers de chewing-gum, ils les mâchonnent, ils en font une bulle, qui les emporte dans un endroit encore plus débile.

  • Les caribous sont juste des caribous, c'est aussi simple que ça. Si les animaux revenaient hanter ceux qui les ont tués, les camps des anciens Blackfeet auraient été envahis de fantômes de bisons, au point de ne plus pouvoir aller et venir, sans doute.
    "Oui, mais ils les tuaient à la loyale" entend Lewis...

  • La mort ressemble à ça, n’est-ce pas ? Vous souffrez, vous souffrez, et puis vous ne souffrez plus. À la fin, tout s’apaise. Pas seulement la douleur, le monde aussi.

  • Afin de se blinder contre le genre de conneries que les équipes indiennes doivent subir quand le match est serré, Denorah essaie de s’inoculer toutes les saloperies que scandera la moitié du gymnase.
    "C’est un jour idéal pour mourir.
    Je ne me battrai plus éternellement.
    Un bon Indien est un Indien mort.
    Tuez l’Indien, sauvez l’homme.
    Enterrez la hache de guerre.
    Tous dans les réserves.
    Rentrez chez vous.
    Interdit aux Indiens et aux chiens."
    Sa sœur a entendu tout ça à son époque, elle l’a lu sur des banderoles, illustrées généralement. Tracé au cirage sur les vitres des cars. Le slogan le plus courant était : "Massacrez les Indiens !"

  • Elle s’appelle Denorah. Son père racontait qu’elle aurait dû s’appeler Deborah, car c’était le prénom d’une de ses tantes décédées, mais il n’avait jamais très bien su écrire, et il concluait son explication par ce sourire en coin qui avait sans doute fait des malheurs au lycée, il y avait de ça cent mille bières.

  • C’est ainsi qu’il se retrouve assis par terre, adossé au mur, replongé dans l’univers de ce roman. C’est la série sur cette guerre dont les elfes ne veulent pas, mais ils ne veulent pas non plus qu’on la découvre car elle peut détruire le monde entier. Alors ils la cachent dans une fontaine magique.

  • Je ne sais même pas pourquoi je viens ici », lâche Gabe en frôlant son père pour sortir par la porte à laquelle il s’était pendu une fois, après avoir bu trop de bières.
    Mais ce n’est pas à cause de lui si elle est tordue. Celui qui a fait l’encadrement ne devait pas avoir d’équerre. Ou alors, c’est la faute du gars qui a coulé les fondations. Ou de celui qui a inventé l’idée de « portes ».

  • Lewis nods, even more caught, his hands cupped over his mouth, his breath hot on his palms. Is he really about to tell her ? Does the hot girl from work get to know what his wife doesn't ? But she knew how to finish that elk on the floor, didn't she ? That has to mean something. And Lewis hates himself for saying it, thinking it, but there it is - she's Indian. More important she's asking. "It was the winter before I got married", he says. "Six, no, five days before Thanksgiving, yeah ? It was the saturday before Thanksgiving. We were hunting."


BIOGRAPHIE

Né à Midland, Texas , le 22/01/1972 , Stephen Graham Jones est un écrivain et universitaire. Il est amérindien originaire de la tribu de Pikunis (Blackfeet). Romancier et nouvelliste, ses fictions, qu’elles s’inscrivent dans le genre SF, horreur, fictions criminelles, etc., sont toujours marquées par une recherche littéraire élaborée. Il s’apparente au courant littéraire de la Renaissance amérindienne.
Il est lauréat de nombreux prix dont le Jesse H. Jones de l’Institut des Lettres du Texas pour la meilleure œuvre de fiction, et d’une bourse littéraire du fonds de dotation américain pour les arts. Il a obtenu également le prix Bram Stoker de la meilleure nouvelle longue 2017 pour "Mapping the Interior".
"The Last Final Girl" (2012) a été sélectionné parmi les meilleurs romans d’horreur selon le site Bloody Disgusting, en 2012. En 2016, il a publié "Galeux" ("Mongrels"), nominé pour le prix Bram Stoker du meilleur roman.
Jones est titulaire d'un BA d'anglais et de philosophie de l'Université Texas Tech (1994), d'un MA d'anglais de l'Université de North Texas (1996), et d'un doctorat (PhD) de l'Université d'État de Floride (1998). Il est professeur d'anglais à l’Université de Colorado à Boulder.

Voir ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Stephen_Graham_Jones

son site ici : https://www.simonandschuster.com/authors/Stephen-Graham-Jones/151691780



Linewood BARCLAY – Origine Inconnue – Belfond 2023

 

L'histoire

A 42 ans, Miles est un milliardaire qui a fait fortune dans le développement d'applications. Mais son médecin lui apprend qu'il est atteint d'une maladie génétique incurrable, la maladie de Huntigton et qu'il lui reste au mieux 5 ou 6 ans à vivre. Si Miles n'est pas marié et n'a pas d'enfants, dans sa jeunesse, il a fait don de sperme, et ainsi est le père biologique de 9 jeunes adultes aujourd'hui.

Non seulement il doit les contacter, mais en plus de leur annoncer qu'il est le père biologique, accepter que les enfants fassent un test ADN pour voir si ils ont la maladie. Il retrouve facilement Chloé, une étudiante qui fait des documentaires et sympathise avec cette fille retrouvée . Mais les autres enfants semblent avoir totalement disparus. Avec l'aide de son équipe de fidèles et de Chloé, Miles mène l'enquête...



Mon avis

De temps en temps, lire un bon polar addictif ne fait pas de mal. Si vous êtes fan du genre, le dernier Barclay vient de sortir et nous entraîne dans des rebondissements à presque chaque chapitre.

Très « cinématographique », les personnages se multiplient, avec les bons, les méchants, à un rythme effréné. L'auteur ne s’embarrasse pas de faire de la morale ou des développements sur ce que peut représenter la PMA (procréation médicalement assistée), ni sur ce que peuvent ressentir les enfants qui en sont issus . Il écrit des polars aux intrigues bien ficelées, mais nous met quand même en garde contre les dérives malsaines qui peuvent être liée à l'ADN dans la filiation, et notamment une forme d'eugénisme. C'est très bien structuré avec un final en brio, et bref on se détend devant ce « page turner » addictif.

L'auteur a une façon très personnelle façon d'amener ses récits, même si parfois il existe quelques digressions, des personnages trop nombreux et des rapports entre eux pas vraiment indispensables pour le bon déroulement de l'histoire. C'est le cas par exemple de la série sur Promise Falls.Ce dernier roman étant un one-shot, les personnages sont plus essentiels, plus fouillés, mention spéciale pour Chloé, une de ces héroïnes attachantes comme l'auteur aime à les dépeindre, mais aussi à Rhys et Kendra les deux tueurs froids et méthodiques qu'on aurait presque aimé voir mis un peu plus en avant. L'explication du roman fait la part belle aux recherches ADN, avec cette société qui s'appelle WhatsMyStory, et qui existe de nos jours sous d'autres noms, et qui promet de retrouver les origines d'une personne et ses correspondances avec d'autres individus.

Je n'avais jamais lu cet auteur qui pourtant est très connu aux USA, et j'ai passé un bon moment, avec tout ce qu'il faut d'humour et de répliques percutantes, sans oublier le petit fond, léger certes, mais qui peut nous amener à réfléchir à nos origines, et aux manipulations génétiques qui seraient totalement immorales.



Extraits :

  • - A propos de cette nuit..
    - Arrête-toi tout de suite.
    - J'allais juste te dire que...
    - Tu vas dire que dalle, l'interrompit-elle avant d'ajouter en se penchant pour chuchoter : C'est un peu comme une énorme envie de hot-dog, tu vois ? Tu sais que ce n'est pas bon pour toi, mais il t'en FAUT un, alors tu trouves un stand, t'en achétes un, tu le manges, et c'est bon, et tu te détestes un peu, mais tu es rassasié.
    - Je suis un hot-dog.
    - Tu as tout compris.

  • Jeremy lui avait fait comprendre qu'elle devait trouver des filles "adaptées". Au début, elle pensait que ça voulait dire jolies. Et, bien sûr, il voulait que ses recrues soient séduisantes. Mais ce qu'il sous-entendait vraiment, c'était qu'elles devaient être vulnérables. Des filles issues de foyers modestes, de familles monoparentales. Des filles sans lien avec des personnes exerçant une influence quelqconque. Des filles qui n'avaient personnes vers qui se tourner. Des filles qui seraient prêtes à satisfaire les besoins de Jeremy et de ses acolytes en échange d'une vie meilleure.
    Les fugueuses par exemple, comme Nicky.

  • Un enfant a besoin d'un père, répétait ta grand-mère. Une mère ET un père. Deux mères, ce n'était pas naturel. (...). C'est un peu le sentiment que j'ai eu moi aussi, au début. Il m'a fallu du temps pour comprendre que tu étais aimée, et que c'était la seule chose qui comptait.

  • Quand il se trouvait derrière ces portes, il avait l'impression d'appartenir à un club Playboy privé. Les gens qu'il avait croisé là-bas ! Des maires, des gouverneurs, des stars de cinéma... des membres de la famille royale ! En vingtième position dans l'ordre de succession au trône, mais quand même ! Et bien sûr, il y avait les filles.

  • A propos du temps perdu, tu sais, on ne peut pas passer sa vie entière sur un tapis de course. Parfois, il faut en descendre et aller se poser sur la plage. S'installer dans un hamac avec un bon livre et s'endormir.

  • Tu sais, les gens mentent sur eux-mêmes sur Internet. Tu crois avoir rendez-vous avec George Clooney et tu te retrouves avec Danny DeVito.

  • La maladie de Huntington... c'est comme si on prenait Alzheimer, Charcot et Parkinson et qu'on les mettait dans un mixer.

  • Peut-être que c'était ça le mariage, songeait-il. Un malheur continuel, mais qui vous donnait au moins quelqu'un à qui parler.

  • Tous ces gens en mal d'enfants... Parfois, il avait juste envie de leur dire : Mais bon sang, adoptez ! Et certains, mon Dieu, quand on voyait leurs têtes, ne devaient surtout pas se reproduire. Rendez-nous service et épargnez-nous votre progéniture.

  • Ce que tu dois comprendre, et je te le dis en toute amitié, c'est que tu n'es rien.
    Tu es aussi insignifiante qu'une fourmi. Tu es un insecte au fond d'une chaussure. Tu es une capote usagée, ma chère. Personne ne t'écoutera jamais, personne ne te prêtera la moindre attention. Tu seras balayée.

  • Parmi la foule, on croisait également quelques visages parfaitement anonymes, dont la beauté compensait le manque de notoriété. Des femmes magnifiques, certaines bien plus jeunes que d’autres. Starlettes en herbe, mannequins, hôtesses de l’air, danseuses, dont beaucoup cherchaient à se faire un peu d’argent en attendant que leur carrière à Broadway décolle.

  • Quand vous aviez grandi dans une famille dysfonctionnelle, vous pensiez que toutes les familles étaient pareilles. Vous pouviez quitter la vôtre et tomber sur une autre, encore plus détraquée. Miles supposait que c’était ainsi que Gilbert voyait le monde, en se disant que ça pourrait être encore pire.



BIOGRAPHIE

Né à New Haven, Connecticut , le 22/03/1955, Linwood Barclay est un auteur et un ancien éditorialiste. En 1959, il émigre à Toronto au Canada avec sa famille alors qu'il est tout juste âgé de quatre ans. Tout en suivant ses études, il fait divers petits boulots avant d'entamer une carrière de journaliste en 1977, aussitôt son diplôme de littérature anglaise (BA) obtenu à l'Université Trent de Peterborough (Ontario). Il commence dans un petit journal local "The Peterborough Examiner" (1977-1979), passe ensuite quelque temps au "Oakville Journal Record" (1979-1981) et finit par entrer en 1981 au "Toronto Star", le journal le plus distribué au Canada.

Il passe par tous les postes, gravit tous les échelons de l'édition avant de devenir, en 1993, le plus populaire des chroniqueurs de la page "Vie quotidienne". Il se retire du journalisme en 2008.

Il commence à écrire des livres en 1995 et publie quatre ouvrages humoristiques de 1996 à 2000 ainsi que quatre thrillers de la série "Zack Walker" de 2004 à 2007. Après le succès de "Cette nuit-là" ("No time for goodbye", 2007) , "Les Voisins d'à côté" ("Too close to home", 2008), couronné au Canada par le Arthur Ellis Award, est son deuxième roman.
"Ne la quitte pas des yeux" ("Never Look Away", 2010) est son troisième roman paru chez Belfond en 2011 en France. "Contre toute attente" ("The Accident", 2011) a été adapté en mini-série TV, avec Bruno Solo dans le rôle principal, en 2016 sous le titre "L'Accident". "Fenêtre sur crime" ("Trust Your Eyes", 2012) a été sélectionné pour le Grand prix des lectrices de ELLE 2015. "La fille dans le rétroviseur" ("A Tap on the Window", 2013) a obtenu le Prix Saint-Maur en poche catégorie Coup de cœur de la Griffe noire 2015. En 2021, il publie "Du bruit dans la nuit", un thriller psychologique empreint de folie et d’humour noir. Régulièrement en tête des ventes en Angleterre et aux USA, traduit dans une dizaine de langues, Linwood Barclay s'affirme comme un auteur majeur du polar.
Il vit à Burlington, Ontario, avec son épouse Neetha dont il a eu deux enfants.


Voir ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Linwood_Barclay

son site ici ; https://www.linwoodbarclay.com/


samedi 11 novembre 2023

Ragnar JONASSON – A qui la faute – Editions de la Martinière 2023

 

L'histoire

Quatre amis d'enfance partent pour une partie de chasse dans le grand ouest islandais. Le temps est particulièrement maussade et en plus une tempête s'abat alors que les 4 voyageurs tentent de gagner un refuge d'urgence en montagne. Mais arrivés au refuge, une drôle de surprise les attend. Les amitiés de jeunesse ne semblent pas résister au temps, et c'est l'heure des règlements de comptes.


Mon avis

Selon le journal américain le Times, Jonasson est le meilleur auteur de polars de son époque. C'est vrai qu'il figure toujours en bonne place dans les ventes, ce qui confirme que les polars nordiques sont toujours à la mode.

Je n'avais jamais lu cet auteur, voilà chose faite. Bon les énigmes en huit-clos, ce n'est pas nouveau, mais ici cela se passe dans des paysages aussi magnifiques qu'inquiétant. C'est un court roman, structuré en petits chapitres où prennent tour à tour les quatre protagonistes. Daniel, exilé en Angleterre où il mène une vie de comédien médiocre, Helena femme froide et calculatrice ne se remet pas de la mort de son mari 5 ans plus tôt. Armann lui a fait fortune dans le tourisme, il fait figure d'homme assuré, solide malgré un passé de drogué et de petit délinquant dans sa jeunesse. Gunnlaugur, juriste dans une société, sans ambition est un homme impulsif, mais falot. Il est amoureux depuis longtemps d'Hélena qui pourtant n'est pas une femme pour lui.

Chacun a donc un passé peu existant qu'il cache soigneusement aux autres.

Si l'intrigue semble un peu du déjà lu, les paysages grandioses et sauvages d'Islande, ici déchaînés et hostiles, donnent à ce récit une dimension particulièrement angoissante, et aucun des personnages n'attire la sympathie et pourtant on continue à lire.

Très page turner, j'attends de lire d'autres livres de Jonasson pour me faire une idée globale de son travail.


Extraits :

  • On lui avait toujours appris à faire les choses correctement, à obéir à ses parents, à travailler, à ne jamais faire de vagues, et il y était parvenu - presque trop. Parfois, il avait eu la sensation de passer à côté de sa vie, de rater toutes les aventures de la jeunesse. Désormais, il avait vécu une expérience extrême, un acte effroyable qui l’avait fait basculer vers le mal.

  • Il repensa à Daniel, perdu et livré à lui-même dans ce désert hostile, sans doute mort depuis longtemps. Mourir de froid pouvait cependant prendre un long moment, bien plus que ce que la plupart des gens soupçonnaient : le corps humain pouvait montrer une capacité extraordinaire à résister dans des conditions extrêmes. Ils n'avaient toutefois aucune chance de tomber sur lui. Dieu seul savait ou son corps gisait dans la neige, coincé entre deux congères, à quel endroit il avait contemplé les ténèbres pour la dernière fois en songeant que c'était terminé, que personne ne viendrait à sa rescousse.

  • Été comme hiver, la nature avait beau être majestueuse, elle n’en demeurait pas moins meurtrière. Se perdre dans les terres hautes d’Islande était sans doute similaire au fait de se perdre dans le Sahara, le froid pouvait être aussi dangereux que la chaleur.

  • Jamais il n'avait eu aussi froid.
    Daniel avait beau être recouvert de plusieurs couches de laine sous son épaisse doudoune, rien n'y faisait : l'air glacial parvenait quand même à s'insinuer à travers ses vêtements. Ses compagnons de voyage ressentaient-ils la même chose ? Il n'osait pas poser la question, de peur de paraître faible. La tête baissée, il avançait péniblement, secoué par le vent et les paquets de neige. Il ne discernait plus le paysage, ni même le sol sur lequel il progressait ; son monde s'était réduit à des tourbillons blancs traversés par des vagues silhouettes en mouvement.

  • Jamais il n’avait éprouvé une telle sensation. Il flottait, quelque part entre le sommeil et la veille alors qu’il était bien réveillé, quelque part sur la frontière entre l’imagination et le monde réel, peut-être précisément parce qu’il savait au fond de lui que la réalité était bien pire que tout ce qu’il aurait pu imaginer.

  • A cet instant, alors qu'elle aurait dû se concentrer sur tout autre chose-le froid, la tempête, l'homme au fusil-, Vikingur se matérialisa soudain dans son esprit. Elle aurait tant aimé qu'il soit là, auprès d'elle. S'il avait été là, il n'y aurait eu aucun problème.

  • On est au milieu de nulle part, on peut s'estimer heureux d'avoir du chauffage et de l'électricité, mais s'il se passe quelque chose... Tu vois, si on...
    - Que veux-tu qu'il se passe ? demanda Daníel qui tenait toujours son verre vide à bout de bras, attendant qu'Ármann le serve. - Je ne sais pas, répondit Gunnlaugur. N'importe quoi... Si on se retrouvait bloqués...

  • On est au milieu de nulle part, on peut s'estimer heureux d'avoir du chauffage et de l'électricité, mais s'il se passe quelque chose... Tu vois, si on...
    - Que veux-tu qu'il se passe ? demanda Daníel qui tenait toujours son verre vide à bout de bras, attendant qu'Ármann le serve.
    - Je ne sais pas, répondit Gunnlaugur. N'importe quoi... Si on se retrouvait bloqués...


BIOGRAPHIE

Ragnar Jónasson est un écrivain islandais, auteur de romans policiers. Il a découvert à 13 ans les livres d'Agatha Christie et entreprend la traduction, à 17 ans, de quatorze de ses romans en islandais.
Diplômé en droit de l'Université d'Islande à Reykjavik (1996-2001), il travaille comme juriste dans la société de gestion des fonds Gamma de 2015 à 2019. Depuis 2019, il est banquier d'investissement à l'Arion Bank. Il enseigne le droit à l’Université de Reykjavik depuis 2009.
Ragnar Jónasson est également écrivain, romancier et nouvelliste. Il se lance dans l'écriture avec la publication d'un roman policier intitulé "Fölsk nóta" (2009), premier volet de la série policière "Dark Iceland" dont le personnage récurrent est le jeune policier Ari Thór. L'intrigue de la série se déroule à Siglufjördur, la ville la plus au nord de l'Islande, d'où sont originaires ses grands-parents et où a grandi son père.

"Mörk" ("Náttblinda", 2014) a été élu "Meilleur polar de l’année 2016" selon le Sunday Express et le Daily Express, et a reçu le Dead Good Reader Award en Angleterre. Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar Jónasson a accédé en quelques années au rang des plus grands auteurs de polars internationaux. Ses œuvres sont traduites dans une trentaine de pays. Il écrit également en anglais.
Il est le cofondateur, avec l'écrivaine Yrsa Sigurðardóttir (1963), du Festival international de romans policiers Iceland Noir, en 2013.
Marié et père de deux filles, il vit avec sa famille à Reykjavik.

Voir ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ragnar_J%C3%B3nasson

son site : http://www.ragnarjonasson.com/



Piergorgio PULIXI – Le chant des innocents – Gallmeister - 2023

 

L'histoire

Une fille de 13 ans seulement est retrouvée à coté de sa victime, le couteau encore dans sa main, 86 six coups, et elle avoue le meurtre, mais sans en donner les raisons. Bientôt d'autres meurtres par des adolescents sont commis, ce qui met le commissariat dans tout ses états. D'autant que son commissaire, Strega, a été suspendu, et refuse de collaborer avec la psychologue qui lui a été assignée. L'inspectrice Teresa Brusca a pourtant bien besoin de son aide. Car derrière ces meurtres, tout deux pensent que se cache un individu qui les manipule. Mais on ne trouve aucune trace de relations entre les différents criminels...


Mon avis

Pulixi, l'auteur de polars sardes nous concocte ici une énigme pas très compliquée à comprendre et bien trop axée sur la personne de commissaire Strega, ambigu mais volontaire. Ici, vous ne retrouverez pas s le charme de son premier roman, qui mêlait la culture traditionnelle sarde à une énigme policière, ni la description magnifique de la Sardaigne intérieure.

L'auteur s'essaye au polar psychologique, à travers son commissaire, et si l'intrigue de départ est intéressante, sa résolution finale est un peu décevante. Certes, pas de temps morts, de chapitres courts, mais beaucoup trop de redites sur le personnage de Strega, homme qui recherche la justice, peu sociable, sans véritable foyer (il reste obsédée par son ex-femme remariée depuis). Mais tout cela ne vaut « 'Ile des âmes » son premier roman qui s’inscrivait dans un cadre original.

Ça se lit, mais quand on a lu les précédents, j'avoue que celui-ci est décevant. Espérons que Pulixi reviendra à son écriture et sa première impulsion, celle de nous faire connaître sa Sardaigne natale sous des angles imprévus.

Il faut aussi dire que le « Chant des Innocents » était son tout premier roman, publié en Italie en 2015. Puis suivi par « l'illusion du mal » en 2022. Mais les traductions de son éditeur français Gallmeister ne se font pas dans l'ordre logique. En effet la première traduction était celle de « l'ile des Âmes » qui a connu un très beau succès littéraire et critique. Aussi on peut espérer que l'auteur se rapprochera plus, dans le futur, de son intention première.


Extraits :

  • C'était son problème. Les cadavres au sol, les lacérations, la brutalité des coups de couteau qui avaient profané la peau, tout était comme une partie de lui . Il était immergé dedans . Le mal s'insinuait dans tous les fibres de son être,se mêlait à son sang . Il percevait la douleur et le désespoir des victimes, et leur chant, dans son esprit, formait désormais un chœur assourdissant.

  • l alla s’asseoir sur le grand canapé, et s’abandonna au jazz de la pluie.
    Quelques minutes plus tard, il l’entendit arriver.
    Sofia s’assit avec désinvolture à côté de lui comme si elle n’était jamais partie.
    — Tu en as mis, du temps. Où tu étais ? demanda-t-il.
    Elle ne répondit pas. Elle se contenta de se lover dans ses bras, comme toujours.
    Strega l’effleura du bout des doigts et l’embrassa sur la tête. — Je sais que tu te poses la question, et la réponse est oui : il y a une femme endormie sur ton lit. Mais pas la peine d’être jalouse. C’est juste une amie.Elle secoua la tête, visiblement irritée.— Il fait trop froid pour passer la nuit dehors, dit Strega en essayant de l’amadouer. Pas vrai ?Elle le fixa de ses immenses yeux verts, et il crut la voir acquiescer.— OK, tu es fatiguée. Bonne nuit, petite.La chatte miaula et ils s’endormirent ensemble, comme toujours.

  • Le mal est contagieux, commissaire, et vous le savez. Il ne s’agit pas de vengeance ici, mais d’exemple.

  • Bonne question : pourquoi s’imposait-elle ça ? Pour elle, ce métier n’était pas une mission, comme il semblait l’être pour Vito. Il n’avait rien de romantique. Ce n’était pas un moyen de compenser le mal par la justice, comme le faisaient croire les téléfilms policiers. C’était seulement un travail difficile et mal payé. Rien de plus.

  • Elle se demanda s’il était humainement possible de lire tous ces livres en une seule vie, apparemment oui. Strega était quelqu’un qui vivait les livres : on voyait sur leur dos les marques d’usure d’un lecteur avide.

  • Elle ignorait que Vito sans son travail était un homme mort. Les attentes et les responsabilités étaient le carburant qui lui permettait d'avancer, qui le poussait à se lever le matin.

  • Moi je dis qu'il y a une raison pour laquelle on t'a envoyé chez la psy, tu sais? Il y a quelque chose qui cloche chez toi. Ici tout l monde te déteste, et toi, comme ça, pour remonter dans leur estime, pour te racheter, tu as la brillante idée de te faire arrêter pour harcèlement. Bravo, félicitations, tu es le roi des cons Strega

  • Tu crois que je n'ai pas essayé? Ils ne disent rien, et chaque fois les avocats et les assistants sociaux coupent court au bout de dix minutes au nom des droits des mineurs.


BIOGRAPHIE

Piergiorgio Pulixi est un écrivain italien, auteur de romans policiers et de romans noirs, membre du collectif Mama Sabot, créé par Massimo Carlotto, dont il est l'élève.
Après une expérience d’écriture collective de romans noirs, il s’est lancé dans une saga policière en 4 volumes, primée par le prix Glauco Felici et le prix Garfagna. Il est aussi l’auteur d’une série intitulée I canti del male (Les Chants du mal). L’Île des âmes est son dernier roman, publié en 2019 par Rizzoli, et le premier traduit en France.

lundi 30 octobre 2023

CAMERON MC CABE – Coupez ! - Éditions Sonatine 2018

 


L'histoire

Cameron Mc Cabe est monteur de cinéma dans les années 30, pour des studios anglais. Alors qu'il travaille sur le montage d'un film mélodramatique, le producteur vient lui demander de couper toutes les scènes où une jeune starlette Estrella joue. Ne comprenant pas bien la décision du producteur, Mc Cabe va découvrir que la jeune actrice prometteuse est morte. En fait il s'agit d'un suicide. Mais le meurtre de l'acteur principal Jensen vient rebattre les cartes et le teigneux inspecteur de Scotland Yard soupçonne très vite Mc Cabe d'être le criminel. Entre les deux hommes un jeu macabre s'insinue...


Mon avis

Voilà un polar inclassable et totalement atypique, tant par son contenu que par la personnalité de son auteur.

Dans une première partie, Cameron Mc Cabe, écossais qui a vécut aux USA, travaille comme monteur pour des studios de cinéma à Londres, en 1930. Lorsque le producteur du film lui demande de couper toutes les scènes où figure la jeune actrice Estella Lamarre, celui se pose des questions. D'autant que la starlette montante était promise à une belle carrière. L'enquête démontre vite qu'il s'agit d'un suicide, elle aurait été rejetée par l'acteur principal du film, Jensen, qui lui préfère la vedette du film, la Star Maria Ray que Mc Cabe aime aussi.

Mais quand Jensen est assassiné, empoisonné puis tué par un coup de revolver, l'inspecteur de Scotland Yard suspecte assez vite le monteur. Qui de son coté mène aussi une enquête pour comprendre la vérité. Finalement inculpé, et sans avocat, il arrive à se faire acquitter en retournant les preuves peu convaincantes il faut dire de l'accusation. Il en fera un livre qui aurait un certain succès.

Dans un long épilogue, un vieux détective qui n’apparaît que deux ou trois fois dans le récit de Mc Cabe vient brouiller un peu plus les pistes. Si il se livre à une analyse très précise du roman, tout en y apportant ses propres critiques, il laisse entrevoir un autre meurtrier.

Véritable ovni dans le polar, le roman Coupez ! N'est pas de lecture facile, surtout dans l'épilogue. Mais plus incroyable encore, Cameron Mc Cabe n'est pas du tout un auteur mais le pseudonyme d'un certain Ernest Bornemann, qui a écrit d'autres livres toujours sous pseudonyme. Son identité n'a été révélée qu'en lors d'une réédition dans les années 1970.

Paru pour la première fois en 1937, la seconde partie du roman, le fameux épilogue, est de loin la partie la plus intéressante. Il raconte aussi l'auteur qui a dut fuir l’Allemagne face à la montée du nazisme, et une vie qui elle-même est un roman.

Polar qui ouvre la porte aux polars psychologiques, mais aussi à ces polars qui ne sont qu'un prétexte pour dénoncer une injustice, un drame politique ou social, cet ouvrage rédigé d'une main de maître, va en surprendre plus d'un. D'une part parce que le vrai coupable est révélé par les investigations du vieux détective, et encore est-on sûr qu'il est le bon. Car sur la liste des potentiels assassins il sont au moins 5 à avoir eu des raisons de supprimer l'acteur. Ainsi Bornemann, nous propose à notre tour d'être détective, en semant ici ou là des indices. Mais sans en faire non plus un jeu à part entière.

Sur le style, l'auteur dans la première partie a très bien saisi l'ambiance du Londres des années 30, avec son parfum Hollywood, ses clubs de jazz, sa vie nocturne agitée ou tranquille selon les lieux de la capitale britannique. C'est le monde du cinéma Ambiance hitchcockienne, avec sa femme fatale, les quartiers chics où fleurissent les bars de renom, le petit monde du cinéma un peu imbu de lui-même. Tout cela pour démonter dans l’épilogue la société qui se construit, l'avènement du capitalisme, qui laisse de coté les pauvres, le début du conditionnement de la société aux médias de masse, et tout ce que nous connaissons depuis.

En cela l'auteur fait un excellent travail d'anticipation, en renvoyant chaque protagoniste à son rôle presque assigné par la société.

Si vous aimez les polars à l'ancienne comme on dit mais avec un coté totalement ubuesque, ce livre est pour vous.


Extraits :

  • J'entendis les tramways dans King's Cross Street, un drôle de coup de klaxon d'un bus de passage et un camion si lourd qu'il fit trembler les murs. Puis une faible mélopée s'éleva du plateau B. Ils étaient encore en train de faire des raccords pour la scène du night-club de Black and White Blues. Et je percevais les bruits du plateau A, aussi. Robert Seaman tournait Conversation after Midnight.

  • Le point culminant de toute comédie burlesque est le bris d'un objet - le bris de vaisselle est toujours très efficace mais le bris du crâne, ça c'est du solide.


BIOGRAPHIE

Ernst Wilhelm Julius Bornemann dit Ernest Bornemann, parfois écrit Borneman, est un écrivain de roman policier, un scénariste, un anthropologue, un ethnomusicologue, un musicien de jazz, un critique de jazz, un psychanalyste, un sexologue et un militant socialiste allemand.

Il fait des études à l'université de Berlin de 1931 à 1933. Membre du Parti communiste d'Allemagne, il fuit l'Allemagne après l'arrivée au pouvoir des nazis en 1933. Il obtient l'asile politique en Angleterre. Il apprend l'anglais et poursuit ses études à l'Université de Londres jusqu'en 1935, puis à l'Université de Cambridge pendant deux ans.

Dès 1937, il publie son premier roman policier "Coupez!" (The Face on the Cutting-Room Floor) signé Cameron McCabe. À Londres, il rencontre l'ethnologue et psychanalyste américain Géza Róheim et, sous son influence, s'intéresse à l'anthropologie. Passionné de jazz, il publie en 1940 une encyclopédie "Swing Music. An Encyclopaedia of Jazz".
La même année, il est déporté au Canada dans un camp réservé aux citoyens d'un pays ennemi. Il est libéré et travaille pour la BBC et pour l'Office national du film du Canada. En 1947, il est responsable du département cinématographique de l'UNESCO à Paris.
En 1948, il fait paraître "Tremolo", roman dont le héros est un joueur amateur de clarinette, passionnée de jazz.

En 1960, il travaille en Allemagne de l'Ouest à la création d'une station de télévision nationale. En 1976, il obtient un doctorat pour une étude approfondie de l'origine et l'avenir de patriarcat, "Das Patriarcat".
De 1982 à 1986, il est président de la Deutsche Gesellschaft für Sozialwissenschaftliche Sexualforschung (DGSS). En 1990, il reçoit la Magnus-Hirschfeld-Medaille.
Durant les dernières décennies de sa vie, il vit à Scharten en Haute-Autriche, où il se suicide à l'âge de 80 ans.



Joséphine TASSY – l'Indésir – Éditions L'iconoclaste - 2023


 

L'histoire

Nuria apprend en pleine nuit où elle a fait la fête la mort de sa mère. Cette femme qu'elle n'aime pas et qui ne l'a jamais aimée non plus. Elle se dit qu'elle s'en fiche et assiste à l'enterrement, sans émotions. Mais à travers diverses rencontres, elle va finalement se faire un portrait de cette mère si étrangement absente et si tellement présente.


Mon avis

Parler de l'indésir pour cette jeune autrice de 28 ans est une façon de démystifier l'amour maternel. Sa mère, femme blanche, capricieuse, parfois alcoolique, changeant souvent de partenaire ne l'aime pas. Elle n'a aucun geste maternel vis-à vis de cette enfant élevée par son père, un homme noir et sa grand-mère .

Supposée étudiante, elle vit dans un minuscule studio à Paris, sort beaucoup, n'a pas de petit ami régulier. A l'annonce de la mort de sa mère, cela semble totalement lui être indifférent. Elle se rend aux obsèques plus par « devoir » que par désir, en compagnie d'un jeune homme qu'elle a rencontré la veille et qui va la suivre dans ses pérégrinations. Car si elle veut oublier cette mère que finalement elle ne connaît pas, tout un tas de témoins et d'amis de cette femme vont se mettre sur son chemin, avec chacun leur vision de la mère. Un ange pour certains, une femme pas commode pour d'autres, une femme incapable d'aimer selon sa grand-mère Maja qui vit dans le Sud-Est de la France.

Petit à petit, Nuria va se remettre en question, toujours accompagné d'Abel, ce garde-fou nécessaire.

Mais ce qui surprend le plus dans ce roman c'est l'écriture. Avec brio, comme l'on souligné les critiques de presse, elle peut passer d'un style épuré et froid à des fulgurances lyriques et poétiques. Elle joue aussi avec la typologie, utilisant le « en italique », ce que le grand écrivain argentin Cortazar avait déjà utilisé, (des sous-textes en caractères plus petits pour témoigner de ce que le personnage pense vraiment). Mais sans se revendiquer d'un courant comme Oulipo (qui use des jeux de mots, de l'écriture automatique, de toutes les possibilités du langage), l'autrice invente son mode d'écriture, comme elle incline son héroïne a changer sa perception des choses. En découvrant sa mère, elle même se découvre, sa fausse carapace d'indifférence craque doucement, pour en revenir à non pas ce que l'on doit être, mais ce qu'on est vraiment.

Filiation, ce qui relève de l'inné notre hérédité et de l'acquis ici se fondent dans un récit parfois dérangeant. Et pose la question la plus taboue qui soit : une mère est-elle capable d'indésir pour son propre enfant ? On ne parle pas ici de grossesses de filles trop jeunes, de viol, de traumatisme. Ou de syndrome post-partum. On parle des femmes qui ont un enfant et qui n'arrivent pas à l'aimer.

Le seul défaut que je trouverais à ce roman est de ne pas avoir su rendre l’héroïne totalement sympathique. Choix voulu par l'autrice ? Après tout ce n'est que son premier roman.



Extraits :

  • Je souris de réapprendre en regardant ces deux couillons qu’ être enfant, être parent, ce n'est pas une histoire de goûters en rentrant de l'école, de souvenirs à la plage en été, de mots d'amour, ce n'est même pas une histoire de claques qui échappent, de devoirs pas finis, de déjeuners trop longs où tout le monde s'ennuie. Je souris d'eux qui m'apprennent par accident qu'aimer c'est s'en vouloir, et encore en vouloir

  • Autant de monde que ce matin au Père-Lachaise. Indescriptible parce qu'incroyable, cette foule. Tous ces gens. Des dizaines. Comment ? Comment tous ces gens ont pu l'aimer? Je suis pas jalouse, sidérée seulement. Je ne comprends pas qu'elle ait su se faire aimer de tant de gens, et qu'elle n'ait jamais essayé de se faire aimer de moi.

  • Ce matin, je me suis réveillée, et j'ai vu mes vêtements éparpillés, au bout de mon lit, la fenêtre où hier le téléphone a sonné, c'était en pleine nuit, je regardais les lampadaires et je ne les voyais pas, j'étais nue, mais les voisins ne le savaient pas, j'avais éteint la lumière. J'avais la peau chaude et moite d'avoir dansé, j'ai répondu au téléphone et Jeanne m'a dit Maman est morte.

  • Constance envie à ma mère l'enfant qu'elle aurait su aimer, et son pouvoir sur les hommes, sur les femmes aussi. Elle lui envie des choses qu'elle aurait pu avoir, si elle avait voulu. Constance, t'avais qu'à m'aimer, moi, et t'avais qu'à séduire, c'est pas bien compliqué. Tu es jalouse d'une vie que tu aurais pu avoir, si tu l'avais choisie. Faut se méfier des désirs ignorés. Ils reviennent te foutre des claques déguisées en rancœur.

  • On se souvient des bons moments en images, des idées générales, un sentiment diffus de joie, mais seuls les mauvais moments gardent la précision des paroles dites, des gestes donnés.

  • Je crois qu’il est plus simple d’aimer une femme aujourd’hui. Je ne crois pas qu’il soit plus simple d’aimer être seule.

  • Dans le microclimat de nos sentiments post-mortem, il fait un temps d'après l'orage.

  • Ça fait longtemps que j'ai compris que le pouvoir, c'est pas les jolies filles qui le possèdent. C’est ceux qui leur imposent d’être les plus belles pour seulement exister.

  • Aimer c’est s’en vouloir, et encore en vouloir.

  • Trop de monde. C'est le plaisir de la boîte, ce trop. Trop chaud, trop petit, trop noir, trop fort. La boîte te prend le corps et te le secoue, jusqu'à ce que tu te résignes à ne pas être bien, à ne pas être toi. Tu n'as plus que le choix de devenir quelqu'un d'autre.

  • bats-toi pour ton désir
    attise-le comme un feu qui réchauffe et ne brûle pas
    attise-le comme le feu du jaune de tes yeux

  • Tu es jalouse d'une vie que tu aurais pu avoir, si tu l'avais choisie. Faut se méfier des dé- sirs ignorés. Ils reviennent te foutre des claques déguisés en rancœur.

  • j'oublie que ma mère est morte et je suis de bonne humeur. On l'enterre tout à l'heure. C'est pour ça que Jeanne, (la grand-mère) qui se couche avec les poules, m'a prévenu si tard. Elle venait elle-même de l'apprendre. C'est terrible de se sentir bien le jour de l'enterrement de sa mère.


BIOGRAPHIE

Parisienne d’origine marseillaise et martiniquaise, elle voyage, aime étudier selon ses envies, aussi bien les politiques publiques que le swahili, l’histoire de l’art, la finance, les sciences cognitives. Elle est aujourd’hui chercheuse en économie du développement. On sent dans L’indésir l’influence des lectures, les nouvelles de Salinger, le roman philosophique avec Hermann Hesse, le théâtre de Tennessee Williams et la poésie amoureuse d’Aragon.

Son insta : https://www.instagram.com/josephinesultane/?hl=fr




mardi 24 octobre 2023

E. LILY YU – L'odyssée de Firuzeh – Éditions de l'Observatoire - 2023


 

L'histoire

Omid (surnommé affectueusement Atay), sa femme Abay, leur fille de 8 ans Firuzeh et son petit frère Nour, se préparent à quitter Kaboul, devenu trop dangereux avec la guerre entre Talibans et Américains. Ils ont vendu tous leurs biens pour payer le passeur et se rendre en Australie, où il existe déjà une communauté afghane de réfugiés. Mais le long voyage ne se passe pas comme il le devrait, avec un passage horrible dans un camps hostile de réfugiés et la menace d'expulsion . Mais Firuzeh a de la ressource et un peu de magie vient ponctuer ce récit difficile.


Mon avis

On dit beaucoup de choses sur les migrants, mais connaît-ton vraiment leur réalité. Il aura fallu 9 ans de recherches, de visite de camps, de discussions à la journaliste américaine Lily Yu pour écrire ce roman, totalement captivant.

Omid et Bahar sont des petites gens vivant à Kaboul. Omid tient un garage, Bahar veille sur ses deux enfants, en faisant quelques travaux ménagers. Les enfants vont à l'école. Mais voilà, les Talibans sont entrés dans Kaboul et il n'est pas question de vivre sous ce régime dictatorial pour Omid et sa famille. Il vend tout ce qu'il a pour payer un passeur. Discrètement une nuit, ils partent serrés les uns contre les autres pour Peshawar, au Pakistan voisin, où ils sont hébergés quelques jours avec une autre famille afghane sur le départ. Firuzeh et Nasima (la fille de l'autre couple) deviennent amies et complices. Les voilà ensemble dans l'avion pour Jakarta, une première escale, avec des faux-papiers – qui ne tromperont personne - et des billets d'avions.

Quelques jours à Jakarta dans une pension maussade et sale et ils doivent embarquer dans un navire direction l'Australie. En fait pas exactement un navire mais plutôt un bateau de pèche, instable, où ils sont serrés comme des sardines. Une grosse tempête manque de faire chavirer le bateau et Nazima se noie. L'embarcation est finalement sauvée par un navire australien. Mais de de Perth, de Sidney ou de Melbourne en vue. Ils sont conduits dans un camps de réfugiés sur l’île de Nauru, autrement dit un enfer. Les tentes en toiles sous le vent et la pluie, des lits militaires, des repas de riz, poulet, pain et des coups de matraque pleuvent entre les injures. Seule Firuzeh comprend l'anglais. Le temps passe et la seule solution est d'aller à l'infirmerie, où l'on distribue des somnifères qui endorment les adultes désœuvrées. Si le turbulent petit Nour se fait des amis, quand il ne se dispute pas avec sa sœur (de façon très drôle d'ailleurs), Firuzeh parle avec Nasima ou son fantôme qui la conseille, et rencontre Farah, une jeune femme qui lui donne des sucreries et du coca-cola – on comprend vite que Farah qui semble avoir de l'argent pour s'acheter ce qu'elle veut se prostitue auprès des gardes. Les parents de Nazima ont eu leur titre de séjour et s'envolent pour Perth. La famille de Firuzeh elle reçoit une lettre : 2 000 dollars pour rentrer dans son pays ou rester dans ce camps, dans la promiscuité, la saleté (une douche pas semaine, dans des sanitaires qui empestent), la nourriture infecte, les vents et les moissons.

Puis un jour, arrive une lettre : la famille de Nasima n'a pas oublié ses amis et a réussi à faire appel. Ils arrivent alors dans le froid glacial de Melbourne pour recommencer une vie. Mais quand on ne parle pas la langue, quand trouver du travail pour qui n'a qu'un titre de séjour renouvelable ou pas tous les 2 ans), c'est difficile. D'autant que les enfants sont conquis par le mode de vie occidental. Alors que les parents économisent dollars après dollars, et malgré l'aide d'une association caritative, le fossé se creuse entre les traditions afghane (toujours recevoir un ou une invité avec un thé chaud et des pâtisseries qui coûtent cher, au grand dam du père), les enfants rêvent de cette vie occidentale où on va au cinéma, où les filles se maquillent, comme les copines de Firuzeh, Shirin qui vient d'Iran ou une autre adolescente afghane. Et puis le visa n'est pas renouvelé, alors que les 2 parents travaillent durs, que les enfants – malgré beaucoup de difficultés scolaires, tentent d'y arriver... Mais il y a Nasima qui conseille Firuzeh, et malgré l'adversité, finalement il resteront ici, et les autres dans l’infini océan.

Ce roman, surtout vu par Firuzeh est magnifique parce qu’il y raconte une réalité que l'on ne connaît pas, mais sans sombrer dans le pathétique. Pour cela, l'autrice insère les inénarrables chamailleries entre le frère et la sœur (qui pourtant s'aiment évidemment), les contres que racontent Abay, et l'amie imaginaire Nasima, la petite voix de la raison qui guide la jeune fille tout au long du livre, à se demander si son fantôme n'est pas réel. Cela donne un charme envoûtant à ce livre, qui ainsi combat la dureté. Les amitiés fortes qui se nouent, la solidarité grâce à une association caritative, la force de Firuzeh qui observe beaucoup mais refuse de se laisser abattre, la poésie, l'humour impayable de Nour, le choc des cultures font de ce livre un incontournable, en écho avec l'actualité. Des gens qui doivent abandonner tout, sans sacrifier à leur valeur de politesse, des gens qui ont enfin des noms, une histoire derrière eux, tout cela vous attrape aux tripes, laisse aussi vous échapper un sourire et nous rappelle à notre éternel devoir de bienveillance.




Extraits :

  • Tu sais comment on combat un cauchemar ? Est-ce que tu sais seulement de quoi est fait un cauchemar ? Non. Tu assembles des bouts d'histoires pour te créer un chez-toi ou une famille. Certains bouts, on te les donne, d'autres, tu les fabriques toi-même en vivant ta vie. Un cauchemar, c'est quand les bouts les plus moches et les plus féroces s'agglutinent ensemble, et partent chasser d'autres histoires pour les dévorer. Firuzeh dit : Tu ne peux pas te battre contre une histoire. Bien sûr que si. Il suffit de casser un cauchemar en petits bouts d'histoires dont il est constitué, et boum, plus de cauchemar.Et donc ?Tu vis dans un cauchemar. Tu devrais le mettre en pièces. Tu es cinglée.(réponse de Firuzeh à Nasima)

  • Mais où irons-nous ? fit Omid, les yeux écarquillés. Jadis, il n'avait été qu'un petit garçon aux genoux croûtés, pas plus lourd qu'un sac de blé. Jadis, Hassan l'avait porté sur ses épaules. Je n'en sais rien, répondit Hassan. N'importe où, Là où vont ceux qui quittent l'Afghanistan. C'est un pays d'exilés, un pays d'hirondelles migratrices. Toutes finissent par trouver un lieu où se poser. Toi aussi, tu trouveras.

  • Alors pourquoi ta famille à toi a quitté l’Afghanistan ? Ils refusent de me le dire.Ils refusent de te le dire ? Abay dit que je n’ai pas besoin de le savoir. Mais bien sûr que si ! On a besoin de raisons autant qu’on a besoin d’eau et d’air. Je serai la meilleure amie que tu aies jamais eue. Je te la trouverai, ta raison.

  • Firuzeh dit : Atay est un héros. Il transperce les lions et les dragons de sa lance. Il vaincra le div maléfique du ministère de l'Immigration, et lui coupera la tête.
    Assez, dit Atay posément. Votre mère a raison. Firuzeh insista. Elle raconterait cette histoire comme il le faudrait. Tu iras sur ton cheval tacheté - enfin, dans ta voiture - jusqu'au bureau du ministère, et tu brandiras la vérité contre eux, telle une épée. Vous ne voyez pas ce qui se passe vraiment en Afghanistan ? Nous ne pouvons pas y retourner : nous nous ferions tous tuer. Et la vérité leur transpercera le cœur.

  • Ne les laisse pas te briser ou te rendre plus dure. Ce monde est sans pitié, il n’a pas été conçu pour toi.

  • A-t-il quelque chose de juste ce monde ? rétorqua Abay. Ou est-ce que tout nous enseigne à nous soumettre à Dieu ?

  • L’ennui, déclara Nasima, c’est pire que les requins. Ils avaient vu les ailerons au loin la veille, mais à présent la mer n’avait plus à leur montrer que des bouteilles en plastique, des paquets de chips et des entrelacs d’algues.
    Firuzeh rétorqua qu’elle préférait l’ennui.

  • Les histoires vont là où les gens vont, dit Nasima. Elles résident dans les rêves, les récits, les souvenirs. Cela fait plus d’un siècle que les djinns se sont établis ici. Ils sont venus avec les premiers Afghans, l’endroit leur a plu, et ils sont restés.

  • Et pourtant, on est toujours ici, à attendre. Chacun de nous attendait quelque chose, et c’était cela qui nous faisait tenir. À présent, on n’a plus rien à attendre. À présent chaque minute de nos vies est un gâchis. Le temps nous cisaille les nerfs. Et ça fait mal. Très mal.

  • Comme quand j’étais en vie. Je n’étais qu’un espace en forme de fille dans l’univers. Quelque chose à nourrir. Auquel on met des chaussures et des robes. Qu’on élève comme il faut, comme un mouton, afin de pouvoir l’amener un jour au marché. Mais quelque chose qu’on ne voit pas, pas vraiment. Personne ne voit jamais vraiment sa fille. Pas comme on voit ses fils. Qui eux valent quelque chose. Qui eux travailleront un jour.

  • Merci", dit Grace aux photos. D'être montés à bord de ces bateaux. D'avoir lutté. D'avoir menti. De ne pas avoir lâché. D'avoir vécu. D'avoir trouvé la mort. D'avoir travaillé treize ou quatorze heures par jour dans une supérette à Footscray avant de déménager dans les collines. Pour les appels téléphoniques longue distance et les visites occasionnelles, pleines de gêne réciproque, lors desquelles Grace devenait soudain la parente riche et choyée, avec sa peau vierge de cicatrices, ses blessures invisibles. Merci, c'était bien trop peu.

  • Un rêve fracturé. Des bruits de pas creux sur un long quai, l’eau clapotant en contrebas. Les vibrations et les grondements familiers d’un moteur d’autocar. Des clôtures argentées s’ouvrant à leur passage pour les avaler. Firuzeh battit des paupières pour ouvrir les yeux, elle vit, et elle oublia.

BIOGRAPHIE

Autrice américaine, E. Lily Yu a écrit des nouvelles plusieurs fois récompensées.
En 2021, paraît son premier roman "On fragile waves" traduit par "L’Odyssée de Firuzeh", après neuf ans de recherche. Elle travaille actuellement à un second roman "Jewel box" à paraître en 2023 aux États-Unis.

Son site : https://elilyyu.com/


Je vous conseille aussi cet article qui vous permettra de comprendre aussi ce qui se passe dans le pacifique. https://fr.wikipedia.org/wiki/Solution_du_Pacifique