L'histoire
Bird a 13 ans et vit avec
son père dans un futur américain, réglé par le PACT, qui vise à
protéger les intérêts économiques des USA contre toutes
puissances étrangères, notamment la Chine. Hors Bird est né de
parents chinois, et sa mère Margaret Miu a disparu il y a quelques
années. Elle est accusée d'activisme contre les USA et nul ne sait
si elle est en vie ou active.
Hors un jour, Bird reçoit
un courrier rempli de dessins de chats, qu'il cache soigneusement,
c'est un courrier codé de sa mère. Mais alors qu'il prend petit à
petit conscience que cette société très encadrée n'est peut-être
pas celle qu'il faudrait, Bird, aidé de la petite Sadie, une
afro-américaine dont la famille aussi a disparu, va chercher cette
mère dont il veut comprendre les motivations.
Mon
avis
Un très beau roman qui
agit comme une grosse piqûre de rappel contre les totalitarismes.
L'autrice a choisi un univers dystopique, une Amérique gouvernée
par ce pacte, après des années de crise économiques. Les gens sont
surveillés, et ne doivent pas avoir d'activités illégales. Des
livres ont été retirés des bibliothèques, et n'importe qui peut
signaler son voisin pour actions anti-américaines. Les Pao, les
personnes d'origines asiatiques sont une population particulièrement
surveillée, au cas où ils auraient des liens avec notamment la
Chine, grand ennemi national. Bird est élevé par son père
d'origine chinoise, qui était un professeur émérite de langues et
qui, après le départ de sa femme recherchée pour activisme
anti-américains, se retrouve bibliothécaire dans une autre ville,
pour un maigre salaire, mais logement (minuscule) et nourriture
(infâme à la cantine de l'Université où il est engagé) sont
offerts. Mais avant tout, Ethan veut protéger son fils des actions
de la police. Alors il lui demande de respecter le Pacte, de ne plus
voir Sadie, qui d'ailleurs a disparu, et tente d'arranger quelques
boulettes commises par le jeune garçon. Car bien sûr il veut
comprendre le pourquoi de cette lettre, qui lui semble un message
codé envoyer par cette mère qui lui manque, malgré tout le mal que
l'on dit d'elle. Commence alors un parcours
initiatique, où Bird, aidé par un réseau clandestin de
bibliothécaires.
Dans le genre roman
dystopique, on pense bien sur à la Servante écarlate e de Margaret
Atwood, qui propose un monde encore plus cruel que celui décrit par
Celeste NG. Ici ce sont les mots et les livres qui sont salvateurs et
surtout la poésie, celle qu'écrit la mère de Bird.
Ce genre de livre qui fait
réfléchir aussi à toutes ces personnes dans le monde dont la
défense d'une noble cause au service de l'Humanité, pour rendre la
société meilleure, les contraint à devoir sacrifier leur propre
vie, tant professionnelle que familiale. A s'oublier, à fuir, à
errer, à y croire envers et contre tout. Surtout lorsque cette cause
se sert de moyens pacifiques qui semblent à première vue dérisoires
et si fragiles face aux dents acérées et impitoyables de l'énorme
machine qu'est le système en place. Ce livre est une dystopie que
l'on pourrait qualifier de réaliste. le monde imaginé par l’autrice
exactement le nôtre, n'est pas exactement celui des actuels
États-Unis où se déroule le récit mais ce n'est pas totalement un
autre non plus. L'auteure a juste poussé subtilement le curseur un
peu plus loin. A peine plus loin. Elle a imaginé un futur proche en
amplifiant certains faits qui existent déjà, tout en s'inspirant de
faits passés, l'histoire nous offrant hélas de multiples exemples
de ce qui peut nous attendre dans le futur si nous ne prenons garde
et ne regardons pas derrière nous. Oui, certains pans de l'Histoire
sont dystopiques et constituent des alarmes, devenant trop souvent
invisibles, enfouies, méconnues.
Celeste NG imagine une
grave crise économique, plus grave que celle de 1929 ou encore de
2008, la Crise avec une majuscule qui en dit long sur les dégâts
provoqués en termes d'emplois et de misère. Durant cette épisode
économique dévastateur, une histoire d'amour éclot entre Ethan,
chercheur en linguistique et Margaret , jeune femme d'origine
chinoise. Ils vont tous deux réinventer un monde, un cocon
protecteur dans lequel Margaret va trouver un exutoire en écrivant
des poèmes, qui seront réunis dans un recueil au beau titre de «
Nos cœurs disparus ». Ce recueil sera vendu en tout petit nombre
vers la fin de la Crise, à titre confidentiel. Pendant que le monde
cherche les raisons à la crise économique, de cet amour poétique
va naître le petit Bird. Fruit d'un amour passionné sur cet arbre
sociétal en totale déliquescence. A propos de causes, très vite
les américains vont trouver leur bouc-émissaire : La Chine et les
chinois, le fameux péril jaune. S'en suivront la fermeture des
frontières et la traque des chinois à l'intérieur du pays. Et si
les américains ont trouvé la cause de tous leurs malheurs, ils vont
très vite trouver une solution adaptée pour contrer l'ennemi : le
PACT, La Loi sur la sauvegarde de la culture et des traditions
américaines. Un organe qui va orchestrer le bâillonnement de la
liberté d'expression et la rationalisation de la discrimination
notamment envers les chinois, sous prétexte de protection et de
sécurité. Une loi liberticide qui suspecte toute culture étrangère
comme dangereuse pour la société. Libertés individuelles réduites
à peau de chagrin, surveillance, milices de quartier, dénonciation,
destruction des livres considérés comme réfractaires au régime,
telles sont les méthodes radicales du PACT. Des rumeurs courent même
sur des enlèvements d'enfants au sein de famille qualifiée
d'ennemis à la nation, enfant enlevés et placés dans de bonnes
familles d'accueil américaines. Des enlèvements comme outil de
contrôle politique. Si cela semble surréaliste, l'auteure s'inspire
en réalité de faits réels d'enlèvement d'enfants comme ceux vécus
par les familles d'esclaves autrefois, par les familles de migrants
qui ont toujours cours à la frontière sud des Etats-Unis…
Mais ici, pas de pathos,
on suit avec délice les aventures du jeune Bird, sa quête de
réalité. L'écriture simple, joliment poétique de l'autrice y est
pour beaucoup, les émotions sont bien présentes et subtiles, comme
l'amour infini des parents de Bird qui feront tout pour aimer et
protéger cet enfant, l'humour frondeur de Sadie, parfaite
complémentaire du héros, et tout ce réseau d'entraide où l'on
communique par poèmes. Et si les mouvements de protestions
s'organisent de plus en plus dans le pays, on voit là une chance
d'une liberté retrouvée, en filigrane. Car la liberté finit
toujours par triompher.
Encore une belle
découverte que nous offrent les éditions Sonatine, et un succès
commercial outre-atlantique qui assoit un peu plus Celeste NG comme
une auteure de premier plan.
Extraits :
La
lettre arrive un vendredi. L’enveloppe ouverte et refermée par un
autocollant, bien sûr, comme toujours : inspecté pour votre
sécurité – PACT. Elle a semé une certaine confusion au bureau
de poste, l’employé dépliant la feuille à l’intérieur,
l’examinant, la transmettant à son superviseur, puis au chef.
Mais finalement, jugée inoffensive, elle a fini par être expédiée
à son destinataire. Pas d’adresse de retour au dos, seulement un
cachet de la poste de New York, daté de six jours plus tôt. Au
recto, son nom – Bird –, et c’est grâce à cela qu’il sait
que ça vient de sa mère.
On
ne brûle pas nos livres, poursuit-elle. On les pilonne. Beaucoup
plus civilisé, n'est-ce pas ? On en fait de la pulpe et on les
recycle en papier toilette. Ça fait longtemps que ces livres ont
servi à torcher les fesses de quelqu'un. - Ah, lâche Bird. Voilà
donc ce que sont devenus les livres de sa mère. Tous ces mots
écrabouillés en une pâte grisâtre, puis emportés par une chasse
d'eau dans un tourbillon de pisse et de merde. Il sent un liquide
chaud mouiller ses yeux.
C'était
un enfant calme, qui observait les choses intensément et absorbait
tout, le bon comme le mauvais, la joie comme le chagrin. Les
bourgeons roses du cerisier qui gonflaient à la floraison. Le
moineau mort tout rabougri sur le trottoir. L'envol exubérant de
ballons lâchés dans un grand ciel bleu. La frontière entre lui et
le monde était incroyablement poreuse, on aurait dit que tout
coulait à travers lui comme de l'eau à travers un filet. Elle
s'était inquiétée qu'un cœur si tendre et nu soit confronté à
la dure réalité extérieure, batte à l'air libre, où n'importe
quoi pouvait le meurtrir.
Alors
que les articles, les reportages et les gros titres s'accumulaient,
les parents d'Ethan les lisaient et en discutaient, comparant la
femme qu'ils avaient rencontrée et aimée, la femme que leur fils
adorait, qui avait mis au monde leur petit-fils, et celle dont les
journaux dressaient le portrait ; la personne qu’ils connaissaient
- ou croyaient connaître ? - et celle que tous les autres
semblaient voir. Combien de temps avaient-ils passé avec elle ?
Était-ce suffisant pour véritablement connaître quelqu'un ? Ethan
comprit alors : sa femme s'était raconté l'histoire d'une
certaine façon, et il n'y avait rien à faire pour la réécrire
autrement.
Elle
faisait toujours ça, lui raconter des histoires. Ouvrir des brèches
par où la magie pouvait s’insinuer, faisant du monde un lieu de
tous les possibles.
On
sait d’où c’est venu, commençaient à dire les gens.
Posez-vous la question : qui profite de notre déclin ? Les doigts
se tendaient fermement vers l’est. Regardez comme le PIB de la
Chine est en hausse, comme leur niveau de vie s’améliore. Là-bas,
vous avez des cultivateurs de riz équipés de smartphones, fulmina
un député à la Chambre des représentants. Ici, vous avez des
Américains qui font leurs besoins dans un seau parce qu’on leur a
coupé l’eau pour défaut de paiement. Ne me dites pas que vous
trouvez ça normal. La Crise était l’œuvre des Chinois, se
mettaient à affirmer certains ; toutes leurs manipulations, leurs
droits de douane et leurs dévaluations. Peut-être même qu’ils
avaient reçu de l’aide de l’intérieur pour démanteler le
pays. Ils voulaient notre peau. Ils voulaient prendre possession des
États-Unis d’Amérique.
Certains
conservaient une liste écrite qu'ils tenaient à jour, mais la
majorité, par prudence, préféraient se fier uniquement à leur
mémoire. Un système imparfait, mais les cerveaux des
bibliothécaires étaient des endroits spacieux.
J'ai
gardé toutes les dents que tu as laissées sous ton oreiller, dans
une petite boîte en fer qui contenait des pastilles à la menthe.
De temps en temps, je les verse dans ma main et je les regarde
s'entrechoquer comme des perles au creux de ma paume. Je range cette
boîte dans mon coffre à bijoux. Ça me semble être le bon endroit
où mettre ces fragments de toi, le bon endroit pour des petites
choses précieuses.
Pour
elle, la magie ne résidait pas dans ce que les mots avaient été,
mais dans ce dont ils étaient capables : leur aptitude à
esquisser, d'un seul coup de pinceau, les contours d'une expérience,
les grands traits d'un sentiment. Leur capacité à exprimer
l'inexprimable, à faire apparaître une forme sous vos yeux
l'espace d'un instant, avant qu'elle se dissolve dans l'air.
A
quel moment en a-t-on jamais fini de l'histoire de quelqu'un qu'on
aime ?
On retourne ses plus précieux souvenirs dans tous les
sens, on adoucir leurs angles, on les réchauffe contre soi. On
caresse les courbes et les creux de chaque détail qu'on possède,
on les mémorise, on les récite encore une fois bien qu'on les ait
déjà dans le sang.
There
is a monastery behind its high sandstone wall, as impenetrable and
imperturbable as ever. Monks live there, she’d told him, and when
he’d asked what’s a monk, she’d answered: a person who wants
to escape the world.
PACT
protects innocent children from being indoctrinated with false,
subversive, un-American ideas by unfit and unpatriotic parents. He
taps the paper.
BIOGRAPHIE
Néé à Pittsburgh,
Pennsylvanie , le 30/07/1980, Celeste Ng est une
romancière et nouvelliste. Originaires de Hong Kong, ses parents se
sont installés aux États-Unis à la fin des années soixante. Son
père, physicien, a travaillé au Glenn Research Center et sa mère,
chimiste, a enseigné à l'Université d'État de Cleveland.
Celeste
obtient un B.A. d'anglais à l'Université Harvard en 2002, puis un
M.F.A. en écriture à l'Université du Michigan où elle a été
lauréate du prix Hopwood pour sa nouvelle "What Passes Over".
Son premier roman, "Tout
ce qu'on ne s'est jamais dit" ("Everything I Never Told
You", 2014) a été récompensé par le Prix Alex et le
Massachusetts Book Award en 2015, et en France par le prix Relay des
voyageurs lecteurs 2016. Avec son deuxième roman, "La saison
des feux" ("Little Fires Everywhere", 2017), elle
confirme son talent exceptionnel. En 2020, il a été adapté en
mini-série produite et jouée par Reese Witherspoon et Kerry
Washington.
Dans son travail, Celeste Ng soulève de nombreuses
questions identitaires et sociales, s’intéressant de très près à
la question de la condition féminine mais également à la notion
d’héritage culturel et à l’anxiété qui habite les enfants
issus de l’immigration. Celeste Ng vit à Cambridge, dans le
Massachusetts, avec son mari et son fils.
Voir ici :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Celeste_Ng
son site ici :
https://www.celesteng.com/