jeudi 25 mai 2023

LORI NELSON SPIELMAN – l'infini des possibles – Poche Pocket 2021

 

L'histoire

Dans la famille Fontana, émigrés italiens à Brooklyn, une malédiction se transmet depuis 5 générations : les filles cadettes ne peuvent pas se marier ni avoir d'enfants (au risque de les perdre et). C'est le cas d’Emilia, 29 ans qui travaille comme pâtissière sous les ordres de l'austère Nonna, la grand-mère acariâtre qui les élevées, elle et sa sœur aînée Daria. Aussi quand la sœur cadette de Nonna, l'excentrique Poppy appelle Em et sa cousine, une cadette elle aussi, leur propose un somptueux voyage en Italie, et surtout la promesse de rompre le sort, il ne faut pas beaucoup de temps à Emilia pour défier sa famille et partir à la découverte de son lointain pays d'origine.


Mon avis

Ce roman, sous le sceau d'un drame familial, est un joli road trip porté par Poopy. Il faut dire que dans la famille Fontana, les cadettes sont victimes d'un sort soigneusement entretenu par les mères ou grand-mères. Emilia dont la mère est morte jeune, est la cadette, élevée par la peu aimable Nonna Maria, qui décide de tout. Elle travaille comme pâtissière dans l'entreprise familiale et vit dans un petit studio. La malédiction elle connaît et du coup elle ne fait aucun effort pour attirer les hommes, même si son ami de toujours Matt est amoureux d'elle et ne croit en rien à ce genre de sort. Pour sa cousine Lucy, elle aussi cadette,une jeune femme volcanique se laisse transformer en sexy girl par sa mère et enchaîne les conquêtes amoureuses sans succès.

Quand un jour, la grande tante Poppy téléphone à En, pour lui proposer un voyage d'une dizaine de jours en Italie, tout frais payés, et qu'elle voit cette femme, assurément belle, ne faisant pas son âge et très soignée de sa personne, le charme opère. Malgré les récriminations de Daria et de l'infernale Nonna, celle que l'on traite le plus souvent comme une bonniche décide de suivre sa tante en compagnie de Lucy.

Car Popppy les initie à la dolce vita et aux plaisirs de la vie italienne, car elle est fortunée, mais surtout, elle doit rejoindre pour ses 80 ans son amore mio de toujours, un allemand Erich, dit Rico avec lequel elle a passé les plus belles années de sa jeunesse, révélant par petites touches son étrange destin et levant le voile sur un secret familial jusque là bien gardé. Poppy c'est l'optimisme, la bonne fée, intransigeante aussi en poussant ces nièces à être elles-mêmes. De roman tout en douceur fleure bond l'Italie de rêve, avec ses paysages magnifiques. Mais trop d'optimiste tue l'optimisme et si la lecture nous invite au voyage, il y a un coté un peu naïf, comme un conte pour jeunes femmes, dont l'autrice reprend les codes, avec la méchante sorcière Sonna, la bonne fée Popper, une héroïne entre Cendrillon et Blanche-Neige, bref pour moi cela manque cruellement de réalisme. C'est mignon, quelques légers traits d'humour, mais je préfère largement la littérature qui fait réfléchir ou joue sur toute une gamme d'émotion.



Extraits :

  • Le film qui est censé défiler devant nos yeux quand on meurt. J’avoue que j’en ai la chair de poule rien que d’y penser. Mon film sera en partie dramatique, en partie mystérieux, avec un peu de suspense et quelques scènes de comédie romantique. » Ses yeux noirs pétillent. « Vous, mes trésors, vous en êtes encore à l’étape de la réalisation. Faites que votre film soit fascinant ! Que chaque scène soit excitante ! Quand l’heure viendra de regarder le film de votre vie, j’espère que vous pleurerez à chaudes larmes, que vous hurlerez de rire et serez pétrifiées de honte. Mais, pour l’amour de la déesse, ne laissez pas votre vie être un de ces films assommants.

  • Au bout du compte, la vie est une équation très simple. A chaque fois que tu aimes, que ce soit un homme ou un enfant, un chat ou un cheval, tu ajoutes de la couleur à ce monde. Quand tu ne réussis pas à aimer, tu le ternis.

  • "Est-ce que... tu es en train de mourir ?" "N'est-ce pas notre sort à tous ?" Elle me sourit, comme si c'était moi qui avais besoin de réconfort. "Oui, bien sûr, mais tu... je..." Je me mets à bégayer. Ma tante me prend la main. "Je préfère largement dire que je suis en train de vivre, pas toi ?"

  • Qu'est-ce que tu fais? je lui demande en regardant par-dessus mon épaule. - Je retire les empreintes de pied sur ton dos. - Les empreintes de pied? - Celle que ta soeur laisse en te marchant dessus

  • Tu ne vois pas que c’est la chance de ta vie ? Et tu es sur le point de la laisser passer. Tu es prête à faire une croix dessus, tout ça parce que tu as trop peur d’avancer.

  • Tu découvriras Emilia que la vie n'est pas toujours circulaire. Le plus souvent c'est un dédale tortueux, plein de détours et d'impasses, de faux départs et de souffrances. Un dédale exaspérant, vertigineux, dans lequel il est impossible de se retrouver et pour lequel il est inutile de dresser des plans. Elle presse ma main, mais pas un seul coin, pas un seul virage ne dois jamais être évité.

  • Comme toutes les idées reçues, la vraie malédiction résidait dans le désespoir créé par le mythe, l’érosion de la confiance en soi, l’impossibilité de croire en ses rêves… et en soi-même.

  • C'est fascinant, comme il suffit que quelqu'un nous dise quelque chose à propos de nous-mêmes - bons ou mauvais - pour qu'on fasse tout pour lui donner raison.

  • Mais tu vois, une fois plantée dans la bonne terre, on s'épanouit comme une fleur. Ça t'arrivera aussi, quand tu auras trouvé l'endroit où tu te sentiras vraiment à ta place.

  • Poppy pose sa main sur la mienne. « Quand tu commences à t’habiller en ne pensant qu’au confort, c’est le début de la fin, ma chérie. Es-tu déjà entrée dans une maison de retraite ? Il n’y a plus que des élastiques et du Velcro. »

  • Pour le garder, elle devait se montrer féroce, dominer son monde par la colère. Ceux qui ne peuvent pas gagner les cœurs par l’amour contrôlent souvent par la peur.

  • La vie est plus belle quand on compte les amis plutôt que les années, tu ne trouves pas ?

  • Parfois, il faut essayer plusieurs personnages avant de trouver celui qui nous convient le mieux. Tant qu'on n'a pas décidé de ce qu'on n'est pas, on ne peut pas savoir qui on est.

  • La lagune dessine une courbe et nous entrons dans une large bande d'eau bordée d'anciens palais, d'églises à coupoles et d'hôtels somptueux peints de nuances pêche, roses et jaunes.


Biographie

Née en 1961 dans le Michigan, Lori Nelson Spielman est une romancière. Titulaire d'un B.A. de l'Université de Central Michigan et d'un master de l'Université d'État du Michigan, elle a travaillé en tant que orthophoniste, conseiller en orientation et enseignante.
Son premier roman, "Demain est un autre jour" ("The Life List", 2013), obtient un immense succès critique et public. Il est traduit dans 27 langues et les droits d’adaptation cinématographique en ont été achetés par la Fox.
Après la publication de son deuxième roman, "Un doux pardon" ("Sweet Forgiveness", 2015), elle démissionne de son poste d'enseignante pour se consacrer à l'écriture à plein-temps.
Après le succès de ses deux romans, Lori Nelson Spielman revient avec "Tout ce qui nous répare" ("Quote Me", 2018), un roman poignant, où une femme doit faire la paix avec son passé pour surmonter le deuil et aller vers la sérénité.
Elle vit à East Lansing, Michigan, avec son mari.

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vendredi 19 mai 2023

EDWARD CONLON – le Bureau des policières – Actes Sud 2022

 

L'histoire

Maria Carrara est policière dans un bureau du Bronx en 1958. Alors qu'elle rêve de devenir inspectrice, il lui fait lutter contre les préjugés masculins dans un milieu particulièrement sexiste. De plus elle est marié à un autre policier, un homme manipulateur et violent à son égard. Deux défis l'attendent, celui de monter dans la hiérarchie et celui de se défaire de ce mari infernal.


Mon avis

L'auteur s'est inspiré de la vie de la policière Marie Cirile-Spagnuolo, une ancienne collègue de ses anciennes collègues. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un polar au sens classique du terme mais d'un portrait de la vie d'une femme policière dans les années 1958.

Tout d'abord confinée à des tâches subalternes, comme garder des prisonnières, elle arrive à devenir une infiltrée, rôle dévolu aux femmes dans ses années là. Que ce soit dans les milieux de la drogue, des avortements clandestins (l'avortement est encore interdit en ces années là), des pickpockets, des voleurs à la tire, Maria enchaîne les missions avec talent, malgré les railleries des ses collègues masculins.

A la maison, ce n'est guère mieux. Mariée à Spir, un homme manipulateur et violent, elle fait tout pour protéger sa fille, mais finit pas se défaire de son emprise.

A force de persévérance et de travail, Maria finira inspectrice, son rêve. Maria est une personne réfléchie, sans misérabilisme, qui sait ce qu'elle veut et qui sait que le chemin pour y parvenir ne sera pas facile mais pas infaisable non plus.

Face à elle, un mari manipulateur qui fait tout pour se faire bien voir de famille italienne de son épouse, mais qui la tabasse, la trompe, boit et se comporte comme le pire des salauds. Mais cela aussi Maria va savoir gérer. D'autant que le mari est particulièrement jaloux des succès professionnels de sa femme, succès arrachés par une force de caractère hors du commun.

Voilà un roman de 586 pages qui nous dépeint l'atmosphère typique des années d'après guerre, et la difficulté pour les femmes à se faire une place dans la société. Il a été construit à partir d'entretien avec la vraie policière qui fut une collègue de Conlon.

Après les mouvements me-too, et la continuité des revendications des femmes de part le monde pour leurs libertés, ce roman a des échos particulièrement actuels.Si le message est intéressant, tout comme ce témoignage sur la réalité des années 50/60, le roman aurait mérité d'être un peu moins redondant et plus resserré. Suivre les aventures de Maria presque comme si on lisait son journal est parfois redondant, et ne donne pas le « peps » nécessaire à mon avis à toute histoire bien ficelée. Il manque une note de fantaisie ou une pause dans ce long récit. Reste néanmoins un portrait d'une héroïne anonyme de ces années là, forte et fragile, un très beau portrait de femmes, à une époque charnière, juste avant le flower power de la fin des années 1960.


Biographie

Né en 1965 dans le Bronx Diplômé de l'Université Harvard en 1987, Edward Conlon a passé plus de seize ans au sein du New York Police Department (NYPD) avant de démissionner, en 2011, pour se consacrer à l'écriture.
En 2004, il publie Blue Blood, dans lequel il fait le récit de ses années dans la police. Acclamé par la presse pour son réalisme et sa hauteur de vues, le livre rencontre un large succès. Rouge sur rouge (Red on Red, 2011) est son premier roman.


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Sur les femmes dans la police aux USA


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mardi 16 mai 2023

BECKY MANAWATU – Bones Bay – Editions Au vent des Iles 2022 -

 

L'histoire

Nouvelle Zélande, Kaikoura, un village côtier maori.

Tauriki, 17 ans, le quitte à la mort accidentelle de ses parents et emmène son petit frère de 8 ans Amara vivre chez sa tante Kat dans une campagne perdue. Il n'a pas envie de s'occuper de son frère, plus préoccupé par la liberté de faire ce qu'il veut, et peut-être aussi retrouver sa vraie mère. Amara est un gentil garçon qui se lie vite d'une forte amitié avec Beth, une gamine de son âge effrontée mais affectueuse. Nous suivons en parallèle l'histoire d'un coupe Jade et Toko, Jade craignant le retour d'un compagnon qui la tabassait et de son comparse qui à force de coups à tué sa compagne enceinte. Quels sont les liens entre ses personnages et que deviendra-t-il de cette famille décomposée ?



Mon avis

On lit rarement des auteurs de Nouvelle-Zélande. Si on connaît ce pays grâce aux films de Jane Campion (An angel at my table, La leçon de piano et la série télévisuelle Top of the lake, pour les paysages fabuleux et son univers particulier, finalement nous ne connaissons pas grand chose à ce pays qui est composé à 74% d'européens, 15% de maoris, le reste venant d’Asie ou de Polynésie.

Pour son premier roman, Becky Manawatu nous fait entrer dans l'univers principalement maori en se concentrant sur une famille dysfonctionnelle.

Tauriki, qui veut vivre sa vie de musicien vagabond et ne sait pas faire des choix, va finalement être obligé de retrouver sa mère biologique. En alternance avec la voix de Tauriki, celle de son petit frère, le gentil Amara. Placé chez sa tante, une femme qui fait de son mieux malgré les violences de son mari, un fermier peu aimable, il vit très mal l'abandon de son frère dont il espère le retour. Mais heureusement, il noue une amitié forte avec Beth, la fille d'un voisin, une gamine délurée, fantasque et qui,sous des airs de peste, adore son nouvel ami.

Et puis surgit l'histoire d'un jeune couple Jade et Toko. De Jade on ne sait pas grand chose si ce n'est qu'elle s'est liée à un gang de voyous qui sévit à Auckland. Elle se drogue, subit les violences de son compagnon, tout comme sa cousine Sat qui meurt enceinte sous les coups de son conjoint. Elle est sauvée par Toko, un jeune homme issu d'une famille maori respectable vivant sur dans un petit village de pêche. S'ajoute la voix étrange d'une femme morte. Bien évidemment nous aurons les réponses que nous nous posons – même si nous les entrevoyons – à la fin du roman.

La construction du roman peu un déroutante permet aussi au lecteur de ne pas être passif, mais déjà de recouper des informations données ici et là et j'aime cette idée justement qui rend ce roman addictif. Il se passe essentiellement en communauté maori, une communauté attachée à ses traditions mais qui ne renie pas la modernité. C'est surtout le sort des femmes qui est mis en avant. Les femmes blanches comme Jade ou les maories comme Tat appartiennent aux hommes blancs, qui les considèrent comme non pas comme des individus mais leur possession, n'hésitant pas à les tabasser, à les entraîner dans la drogue ou exercer des représailles si elles préfèrent des hommes noirs, les maoris. Mais il y aussi une part de défiance coté Maori, surtout de la part de la grand mère Nanny vis-à vis de sa belle-fille dont elle ne connaît pas l'histoire et qu'elle accuse de tous les malheurs de la famille. Seul Toko, et Tommy sont des hommes respectueux, les futurs modèles on espère pour Tauriki et Amara. Seule la fantasque mais pragmatique Beth, cette amie indéfectible d'Amara apporte la solution finale mais aussi la joie avec sa proportion infinie à faire des bêtises. C'est la fraîcheur nécessaire dans ce roman sombre, bercé aussi par des contres maoris, souvent des histoires fantastiques ou effrayantes. Et puis les oiseaux, ceux qui sont aux cœur des contes, ceux qui sont tatoués sur Jade, ceux qui effrayent, ceux qui réveillent le matin.

Pour ce livre qu'elle a mis 2 ans à écrire, Becky Manawatu s'est inspirée d'une histoire réelle (le meurtre de son cousin assassiné par son beau-père, il avait 11 ans et elle 10). Les nombreux mots maoris (que l'on finit par comprendre) à ajoute un charme supplémentaire dans ce récit totalement inédit, avec son écriture qui sait se faire forte, poétique, et nous saisit par la variété des émotions qu'ils suscitent. Une très belle découverte.


Extraits :

  • Le pire, c’est que je pensais pas que tante Kat était une mauvaise personne, elle était juste le fantôme d’une personne, et je savais pourquoi, oncle Stu faisait douter les gens de leur propre existence et, à force de douter de son existence, on finissait par disparaître.

  • Ils savaient qu’il y avait un fond, une fin à leur chute. Que s’ils déconnaient vraiment, quelqu’un finirait sans doute par s’en rendre compte et les arrêterait. Le côté sans fond de ma vie donnait le vertige. Les choix étaient aussi écrasants que cette terrible mer.

  • J’en ai mis un autour de mon pouce, et ça m’a fait du bien. Alors j’en ai mis un aussi sur mon genou. Puis un autre sur mon front, et un autre sur l’autre genou, et j’en ai mis aussi sur ma nuque, sur ma poitrine, j’en ai mis un sur mon nombril et quand y a plus eu de sparadraps, j’ai arrêté de chercher des endroits où j’avais mal.
    (Ari, qui, pour atténuer ses angoisses, a besoin de mettre des sparadraps partout)

  • Les histoires sont un savoir, le savoir est un pouvoir et, un jour, on prendra notre pouvoir et on régnera sur quelque chose de mieux que cette Maison.

  • J’ai fermé la bouche et retenu les mots qui me brûlaient les mâchoires et la langue, le fond de ma gorge. Je les ai mâchés comme une poignée de minuscules échardes et j’ai tenté de les avaler. 

  • J’avais peur d’aller courir dehors dans le monde alors que personne, sans doute, me remarquerait, parce qu’ils étaient tous trop occupés à pas se faire aspirer dans le trou avec l’eau du bain, et peut-être même qu’ils se demanderaient si j’avais vraiment été là, car j’étais peut-être juste un fantôme et pourquoi auraient-ils gâché leur précieux temps pour chercher un fantôme ?


Biographie

Né en 1986 Becky Manawatu est une écrivaine néo-zélandaise maorie. En 2020, elle a remporté deux Ockham New Zealand Book Awards pour son premier roman, Auē (Bones Bay) et ​​Best Crime Novel aux Ngaio Marsh Awards 2020.
Manawatu a quitté son pays à l'âge de 18 ans pour accompagner la carrière de son mari en tant que joueur de rugby professionnel et entraîneur en Italie et à Francfort , en Allemagne. Elle a commencé la rédaction de son roman en Allemagne puis l'a fini à son retour en Nouvelle Zélande, entourée par sa famille, et son éditrice. Elle est devenue une des îcones littéraires dans son pays et commence à être traduite dans le monde entier.

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samedi 13 mai 2023

ABIR MUKHERJEE – Les princes de Sambalpur – Folio Noir 2021

 

L'histoire

1920, Inde. Lors d'une visite à Calcutta, le prince héritier du petit royaume de Sambalpur se fait assassiner en présence de capitaine Wyndham et de son sergent Sat Banerjee. L'assassin se suicide plutôt que de se faire arrêter. Il portait sur son front une marque représentant l'un des avatars de Vishnou, le dieu Indien. Pour la police anglaise, il s'agit d'un attentat terroriste par un fanatique religieux. Mais les deux inspecteurs de police ne sont pas du tout convaincus et décident de mener l'enquête à Sambalpur, réputée pour ses mines de diamants. Une enquête pleine de rebondissements.



Mon avis

Je ne connaissais pas cet auteur indo-britannique Abir Mukherjee et j'avoue que j'ai beaucoup de plaisir à lire ce livre, le deuxième de la série Wyndham et Banerjee.

Tout d'abord le style assez hilarant de l'auteur, comme un pastiche voulu de Raymond Chandler. Parfait dans son rôle de détective un peu désabusé, le Capitaine Wyndham aime beaucoup le pur malt, mais aussi fumer de l'opium une fois par semaine. Il est amoureux sans succès d'Annie, une riche indo-anglaise qui l'aide parfois dans ses enquêtes. A coté le très sérieux sergent Banerjee, méticuleux, fait un travail d'enquêteur minutieux, et leur grande complicité les aide à résoudre les cas les plus délicats.

Et puis, il y a la description de l'ambiance de l'époque. La Grande-Bretagne veut fédérer les maharajahs des différents petits royaumes d'Inde en un Conseil (pour mieux les contrôler) et le prince héritier n'était pas favorable à cette décision, mais l'enquête ne trouve aucune trace d'une intervention des services secrets de Sa Majesté. La description des palais et luxe des maharajas, si elle est un peu exagérée, nous suggère bien les fortunes de ces hommes qui se transmettent le pouvoir d'héritiers en héritiers. Aux bijoux magnifiques, les palais sont grandioses, meublés aussi bien par des meubles français ou anglais luxueux que des tentures orientales brodées d'or. Le vieux Maharajah, homme presque mourant donne à Wyndham le droit d'enquêter sur la mort de son fils adoré. Fils de sa deuxième épouse hélas décédé. La première épouse, la maharané Shubhadra est une femme pieuse qui n'a pas peu avoir d'enfants. Dans l'ordre de succession, il reste le frère de défunt, le prince Punit, un séducteur patenté et de la 3ème épouse un jeune enfant. Serait-ce un complot familial ? Où une intrigue économique, les mines de diamants doivent être cédées pour une grosse somme à la Compagnie Anglaise Indian Diamond ?

Cette époque surannée, prise entre croyances védiques et modernité, nous donne un aperçu de ce que pouvait être l'Inde, pas encore unifiée ni indépendante. L'auteur a aussi effectué un gros travail de recherche, le royaume de Sambalpur dans l'Orissa a vraiment existé avant sa disparation par l'East Company India. Haut lieu de culte du dieu Jagannath, un avatar de Vishnou. Un livre très agréable à lire pour sa dimension historique, son style hilarant et la place des femmes dans une société indienne en pleine mutation.


Extraits :

  • Combien de fils a le maharajah ? - Jusqu'à l'assassinat tragique du yuvraj, il avait trois héritiers reconnus au trône, les fils nés de ses épouses officielles. ceux qui sont nés de ses concubines n'ont aucun droit au trône. - Des concubines ? - Il en avait cent vingt-six à la fin mars, et deux cent cinquante-six rejetons, sans compter les trois princes officiels.

  • La voiture s’approche enfin des portes de la Résidence britannique, une vaste enceinte dans laquelle se trouve un bâtiment assez morne d’un étage avec un balcon qui court le long de la façade et un moteur sur le toit.
    Je demande : ”Pas de drapeau britannique ?” Carmichael rougit. ”Non, je le crains. À cause des mites. Nous avons demandé que Calcutta nous le remplace, mais comme je vous l’ai dit nous sommes loin sur la liste des priorités du Bureau de l’Inde”.

  • Il semble que l'homme était célibataire, et je me dis qu'un célibataire est plus susceptible d'avoir un chat qu'un homme marié. Tout le monde a besoin de compagnie, même un comptable.

  • J'imagine que seuls les hommes admis près d'elle doivent être...vous savez...
    - Des eunuques ? -- Oui, monsieur. Il rougit. - Eh bien, sergent, si nous devions en arriver à cette extrémité, votre mère qui essaie de vous marier n'aurait plus à s'inquiéter.

  • La mousson. Bien plus que la simple pluie, elle défend la vie, apporte la promesse d’une nouvelle naissance, brise la chaleur et a raison de la sécheresse. Elle est le sauveur de ce pays, le véritable dieu de l’Inde.

  • A Calcutta, se réveiller n'est pas précisément difficile. Quiconque y a passé une nuit vous dira qu'au petit matin la ville aime attaquer tous vos sens à la fois : les cris des jeunes coqs et des chiens errants, la puanteur des égouts, les punaises qui festoient sur votre corps. Ils se concertent tous pour rendre votre réveille-matin superflu.

  • En nous approchant davantage je vois que l'édifice est orné de sculptures de dieux et de mortels entremêlés dans le genre de positions que votre curé n'imaginerait probablement jamais, et accepterait encore moins d'afficher sur la façade de son église. Et pourtant, un prêtre serait parfaitement heureux avec des gargouilles ou des vitraux représentant les damnés en train de brûler dans les feux de l'enfer. Pourquoi nous les chrétiens nous montrons-nous aussi effarouchés par les représentations de scènes d'amour? De quoi nos cardinaux et nos archevêques ont-ils peur?

  • Pour autant que je sache, les femmes de Calcutta portent à peu près la même chose que l'année dernière et probablement l'année d'avant. La masse de jupons, corsets, robes à la cheville et sous-vêtements de flanelle que nos femmes s'obstinent à porter même dans la chaleur stupéfiante de l'été me paraît pure folie. Elles pourraient apprendre deux ou trois choses des indigènes, mais naturellement c'est hors de question. Après tout, nous sommes britanniques. Nous avons des principes. Ainsi, nos femmes et nous devenons à moitié fous en portant assez d'épaisseurs de vêtements pour pouvoir prendre le thé confortablement à mi-pente de l'Himalaya.

  • Au centre de la pièce, devant une planche à dessin, se tient Wilson. Un homme grisonnant au comportement pugnace d'un terrier et une passion pour la bière et pour la Bible, s'adonnant à cette dernière le dimanche et consacrant presque tous les soirs de la semaine à la première.

  • Sat s’assoit sur un divan brodé de fil d’or, un de ces meubles français, Louis XIV ou que sais-je, que l’on apprécie davantage de loin qu’en s’asseyant dessus.

  • On ne voit pas souvent un homme avec un diamant dans la barbe. Mais quand un prince ne trouve plus de place sur ses oreilles, ses doigts et ses vêtements, je suppose que les poils de son menton conviennent tout aussi bien.

  • Le compartiment sent l'essence de rose. D'un côté, un lit - un vrai, pas une couchette - est placé contre le mur. A côté, un fauteuil tapissé de velours violet et un petit bureau rococo avec des ornements cannelés qui donnent l'impression qu'il a un peu fondu à la chaleur. En face du lit il y a une garde-robe en noyer laqué et une porte qui mène à des toilettes avec lavabo en marbre et assez d'équipements en or pour faire ressembler l'Orient-Express à un train à bestiaux.

  • On a du mal à croire que Sambalpur puisse être essentiel pour quoi que ce soit. Il faut déjà le chercher à la loupe sur la carte, caché par le R d'Orissa. C'est tout petit, de la taille de l'île de Wight, avec une population en proportion.

  • Les lourdes portes d’acajou du Palais du Gouvernement se sont ouvertes à midi et ils sont sortis, aériens : une ménagerie de maharajahs, nizâms, nababs et autres, tous les vingt drapés de soie, d’or, de pierres précieuses et d’assez de perles pour ruiner un escadron de comtesses douairières. Un ou deux se réclament de la lignée du soleil ou de la lune ; le reste, de quelque autre parmi la centaine de divinités hindoues. Nous les mettons tous dans le même panier pour les appeler simplement les princes. 

     

Biographie

Né en 1974 à Londres, Abir Mukherjee a grandi dans l’ouest de l’Écosse dans une famille d’immigrés indiens. Fan de romans policiers depuis l’adolescence, il a décidé́ de situer son premier roman à une période cruciale de l’histoire anglo-indienne, celle de l’entre-deux-guerres.
Premier d’une série qui compte déjà̀ quatre titres, "A Rising Man" (L’attaque du Calcutta-Darjeeling) a été́ traduit dans neuf pays.

En savoir plus :

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mardi 9 mai 2023

DANIEL PENNAC – Terminus Malaussène – Éditions Gallimard NRF 2023 -

 


L'histoire

La suite de la saga Malaussène commencée en 1985 par Daniel Pennac. On y retrouve la famille au grand complet plus le vrai méchant « Pépère » qui espère bien se débarrasser de l'encombrante tribu. Ça kidnappe, ça fouraille, bref les rebondissements et les personnages s'accumulent au fil des pages pour notre plus grand bonheur.


Mon avis

Quel plaisir de retrouver l'écriture assez unique de Monsieur Pennac, dans un roman qui fait suite au cas Malaussène Tome 1. On y retrouve les personnages fétiches de l'auteur et des nouveaux venus, et heureusement un glossaire en fin de page nous permet de resituer les personnages qui ont bien sûr pris de l'âge. Maman Malaussène qui a eu chacun de ces 6 enfants d'un père différent, semble assagie et éprise d'une figure du banditisme et accessoirement astrophysicien.

Jamais de temps mort avec Pennac, cela s’enchaîne, entre son écriture dynamique et particulièrement amusante, des jeux de mots ou des anagrammes et ce brin de folie que l'on aime.

Mais on aime aussi Pennac pour le fond : sa fantaisie et l'ironie dédramatisent les aspects absurdes, injustes et violents d'une société somme toute désorientée. À travers une famille sous forme de tribu déjantée, l’auteur semble proposer une sorte de parade au sentiment de peur devant le « devenir » des jeunes. En effet, la peur du chômage, de la délinquance, de l'échec et de la pauvreté expliquée dans le livre Chagrin d’école par exemple, est ici déverrouillée dans la joie, l'humour et la liberté. L'auteur confesse : « [le] cosmopolitisme, chez moi, c'est presque génétique ! ». On retrouve ce cosmopolitisme dans le mélange des genres et des langues opéré par « Pépère », le chef de la bande d'escrocs. Mais notre auteur argue qu'il « ne parlerai[t] pas de métissage », car si le personnage de Pépère ajoute la soie au faubourg, il ne les mixe pas pour en faire une nouvelle identité composite : il efface leurs particularités (ethnie, religion…) en les neutralisant. Dans le milieu multiculturel de Belleville où l'auteur et ses personnages habitent, les différences culturelles semblent s'abolir. De même, la critique de la société et de ses vicissitudes est toujours bien présente dans cet opus : du capitalisme au consumérisme, du football à ses malversations, de la littérature vraie à la cupidité des éditeurs, de la cause des enfants (abusés, désocialisés, orphelins) à celle du troisième âge et à la mort exhibée , de la réflexion dans la pensée jusqu'au mensonge, etc., les chevaux de bataille de l'auteur mènent un train d'enfer à la pietà (pitié), un jeu de mots qui ridiculise tous les Lapietà et leurs anagrammes partielles.

Dans un style simple mais pertinent et grâce à des dialogues au ton enlevé et percutant, ce feuilleton dont l'auteur nous assure qu'il sera le dernier, garde un souffle qui ne s'est pas épuisé. Les portraits que dessinent les réparties et les apartés sous forme de parenthèses jubilatoires nous procurent des moments de pause dans l'action et de réflexion pour l'esprit. Un régal pour les amateurs de mots, pour le joyeux grain de folie d'un auteur qui ne semble pas vieillir.


Extraits 

  • Hadouch a sobrement résume notre histoire : -Au fond, Ben, vous avez passé votre vie à veiller sur le sommeil d´une femme qui ne se réveille que pour faire des conneries. Les conneries en question se prénomment Benjamin, Louna,Thérèse, Clara, Jérémy, Le petit et Verdun. ue notre volonté apprend que ce que nous avons fait relève de notre volonté.

  • Maman sonna le branle-bas. Elle avait des choses importantes à nous dire avant de partir. On ameuta Clara, Thérèse, Jérémy, Le Petit, Louna, Mosma, Sept et Maracuja. A quoi s'ajourèrent bien sûr Julie, Gervaise, Ludovic, Tuc, Manin, et Théo, brus et gendres homologués. Hadouch, Mo le Mossi, Simon le Kabyle, Alceste et Titus se joignirent en qualité de famille élective. La petite vingtaine habituelle.

  • Bref, en remontant me coucher j'ai vu C'Est Un Ange qui faisait la lecture à maman. Sept est un lecteur-né. Sa voix tranquille fait de chaque mot une évidence révélée, au sens photographique du terme. Quand Sept lit, n'importe quel texte devient "visible". Assister à une lecture de C'Est Un Ange c'est s'offrir un billet d'entrée dans la tête de l'auteur. On y voit l'émotion se muer en intention, l'intention s'élaborer en pensée, la pensée fleurir en phrases, les phrases s'égrener en mots, dont certains, mais pas n'importe lesquels, s'offrent des floraisons spectaculaires.

  • S'attribuer les résultats des autres, expliquait Titus, c'est le secret des carrières bien menées. Il y faut juste une musculature adaptée à l'ascension des voies hiérarchiques. C'est comme ça que les pires avalent les échelons, depuis toujours, et il n'est pas rare de trouver le plus con au sommet, uniquement pour avoir développé cette faculté morpionneuse: grimper.

  • Il fait beau, il fait beau… C’est comme l’autre,là, à Paris , avec ses plages…Bronzer toute l’année. Soit-disant pour dépolluer la capitale. Des plages sur les bords de la Seine… Qui est-ce qui l’a décroché ce marché de gisants ? J’aimerais bien le savoir…

  • Mes frères et mes sœurs sont ce qu’ils sont depuis toujours, on ne les influence pas, ni moi ni quiconque, un peu comme les personnages des romans dont nous tournons la dernière page et pour qui, quels qu’aient été nos craintes et nos espoirs, nous n’avons rien pu faire.

  • Ne vous préoccupez pas de ce qu’ils disent, puisqu’ils mentent, mais de la façon dont ils le disent. Analysez leur style – leur style, vous m’entendez ? – comme si vous étiez leurs profs.

  • Une seule bouchée et la femme de votre vie se retrouve à vos côtés. D’où la sérénité qui rend possible l’analyse des faits.

  • Quand Sept lit, n’importe quel texte devient visible. Assister à une lecture de C’est Un Ange c’est s’offrir un billet d’entrée dans la tête de l’auteur. On n’y voit l’émotion se muer en intention, l’intention s’élaborer en pensée, la pensée fleurir en phrases, les phrases s’égrener en mots, dont certains, mais pas n’importe lesquels, s’offrent des floraisons spectaculaires.

  • On en apprend chaque fois un peu plus avec Pépère. Pourtant, on n’a pas l’impression d’apprendre. Il fait réfléchir, quoi. On avance en réflexion. Un peu plus loin chaque jour.

  • Depuis quand l’explétif « en fait » est-il devenu la ponctuation du menteur ?

  • Il ne faut jamais profiter du sommeil des aimés pour retourner vivre tout de suite. Attendre un peu. Le temps qu'il faut. Mon seul principe éducatif.

  • Apparemment, c’est un des bons trucs de la vie : fabriquer du bonheur sans que personne n’en sache rien…

Biographie

Né en 1944 à Casablanca (Maroc) Daniel Pennacchioni, dit Daniel Pennac, est un écrivain français. Il travailla comme chauffeur de taxi et illustrateur, avant de devenir en 1969 professeur de littérature de secondaire d'abord au collège Saint-Paul à Soissons, puis à Nice, et enfin à Paris. Il y enseigna notamment au lycée privé Paul-Claudel d'Hulst.

Son premier livre, écrit en 1973 après son service militaire, est un pamphlet qui s'attaque aux grands mythes constituant l'essentiel du service national, "Le service militaire au service de qui ?". Il devient alors Daniel Pennac, changeant son nom pour ne pas porter préjudice à son père.
En 1979, il fait un séjour de deux ans au Brésil, qui sera la source d'un roman publié vingt-trois ans plus tard : "Le Dictateur et le hamac" (2003). Dans la Série Noire, il publie en 1985, "Au bonheur des ogres", premier volet de la série des Malaussène, une série de polars humoristiques. Il diversifie son public avec une tétralogie pour les enfants, "Kamo" (1992) mettant en scène des héros proches de l'univers enfantin, préoccupés par l'école et l'amitié.

À ces fictions s'ajoutent d'autres types d'ouvrages : un essai sur la lecture, "Comme un roman" (1992), deux ouvrages en collaboration avec le photographe Robert Doisneau et "La débauche", une bande dessinée, avec Jacques Tardi (2000). "Chagrin d'école", un livre tenant de l'essai et de l'autobiographie publié en octobre 2007 aux éditions Gallimard, a reçu le prix Renaudot la même année. Avec "Mon frère" (2018), hymne à l'amour pour son aîné disparu, Daniel Pennac livre un poignant récit intime.
Daniel Pennac a écrit ou coécrit plusieurs scénarios pour le cinéma ou la télévision, parfois en adaptant ses propres livres. Il vit à Paris avec sa seconde femme, l'écrivaine Véronique M. Le Normand.

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Sur la saga Malaussène



JURICA PAVICIC – La femme du deuxième étage – Éditions Agulo 2022

 

L'histoire

Bruna est à quelques semaines de sa libération de prison pour le meurtre de sa belle-mère Anka. Elle se remémore les circonstances qui l'ont menées là, les mauvais choix de vie, et son destin étrange.


Mon avis

On classe étrangement Jurica Pavicic dans la catégories d'auteurs de polars. Pour moi ce ne sont pas des polars mais une étude de la société croate minutieuse. Ce roman publié en 2015 en Croatie vient d'être traduit par les éditions Aguilo après le succès mondial de « L'eau rouge » que l'on a aussi classé comme polar.

Ici, d'emblée de jeu nous connaissons les faits. Bruna purge une peine de 13 ans pour avoir assassiné sa belle-mère en l'empoisonnant petit à petit. Mais c'est ce qui a motivé son geste qui intéresse l'auteur.

Bruna, femme banale qui vit encore chez sa mère et y travaille comme comptable tombe follement amoureuse de Frane, un beau marin rencontré en boite de nuit. L'idylle semble partie sous de bons auspices. Et même si elle a quelques réticences, elle épouse finalement celui qu'elle aime. Mais les choses se gâtent quand le couple s'installe au deuxième étage de la maison de la mère de Frane, la terrible Anka. Cette vieille femme imposante, mesquine va transformer la vie de Bruna en enfer. Rien n'est jamais assez bien fait pour cette belle-mère qui cuisine des repas lourds et indigestes, fait trimer sa bru dans le jardin, n'utilise pas le lave-linge par souci d'économies. Bruna ne peut pas se confier à son mari qui est en adoration devant sa mère. Bruna ne peut pas se confier non plus à sa propre mère, trop préoccupée par sa petite personne, et qui a déjà utilisé l'ancienne chambre de Bruna pour stocker tenues, et objets divers. Et puis un jour, Anka fait un avc qui la rend hémiplégique. Frane refuse de placer sa mère dans un établissement spécialisée, sa sœur vit à Zagreb et est trop prise par son travail. De plus une crise économique oblige Frane a embaucher sur un cargo qui fait le tour du monde, en transportant des armes, du pétrole et la vie à bord n'est plus celle qu'il a connu. Alors Bruna est toute désignée pour s'occuper d'une femme impotente, lourde, qui ne parle presque plus, mais dont il faut s'occuper de la toilettes, des repas, de vider le bassin. Bruna de son coté à un surcroît de travail qu'elle accepte pour ne pas se faire licencier. En rangeant la remise, elle trouve une boite de mort-aux-rats et petit à petit elle se met à empoisonner les repas de cette belle-mère, sans réfléchir, ni à une possibilité d'autopsie, ni à masquer ses empreintes ou effacer l'historique de recherche de son ordinateur. Comme si au fond d'elle-même, elle voulait aller en prison, elle ne se défend pas à son procès, et comble de l'ironie, elle est affectée aux cuisines de la prison pour femme. Elle ne reçoit que peu de visites, sa mère qui songe à se remarier et à vendre l'appartement, ou sa meilleure amie qui vient une fois par an et qui elle aussi connaît des déboires conjugaux.

A travers le portrait de cette femme, c'est la situation des femmes croates, ces femmes du peuple, mariées trop jeunes et trop vite, avec des maris capricieux ou des belles-familles infernales qui n'acceptent pas l'étrangère, sauf si elle se soumet aux règles imposées.

Avec son écriture limpide, sans fioritures, Pavicic ausculte la société croate, qui s'ouvre au tourisme de masse, mais ne change pas profondément ses mœurs. Pas de porte de sortie heureuse pour Bruna qui est pourtant un personnage complexe et attachant. Bruna avait-elle un autre choix ? Partir et divorcer pour jeter sur elle l’opprobre sociale ? S'ouvrir à sa mère coûte que coûte ?

Ce petit roman confirme ce que l'on savait déjà : Jurica Pavicic est un très grand auteur, qui maîtrise parfaitement son sujet, son écriture retenue, et quelques traits poétiques comme apercevoir un ciel la nuit ou un bout de ciel de la cellule de la si solitaire Bruna.


Extraits 

  • C'est vrai. Tout aurait été différent si elles n'étaient pas allées ce jour-là à l'anniversaire de Zorana. Si Suzana ce jour-là n'avait pas téléphoné pour lui proposer de l'accompagner, elle n'aurait jamais connu Frane. Si, comme elle l'avait prévu, elle était restée à la maison emmitouflée dans les couvertures, jamais de toute sa vie elle n'aurait rencontré Anka Sarié. Elle aurait avalé une aspirine et regardé Spiderman à la télévision, et Mme Sarié et elle n'auraient été que deux individus parmi la centaine de milliers d'habitants vivant dans la même chacun dans son rayon de ruche. Si elles s'étaient croisées, ça n'aurait été qu'incidemment, par hasard, dans un bus ou dans une queue à la caisse. Le regard de Bruna n'aurait noté qu'en passant ses hanches larges, ses cheveux courts et son visage anguleux. Ce visage se serait fondu dans le nerf optique, il se serait perdu dans un segment du cerveau, dans la banque de données infinies des visages sans importance qu'on voit et qu'on oublie aussitôt. Anka et elle se seraient côtoyées sans y prêter attention et auraient disparu dans l'anonymat.

  • Les connaissances de Bruna en matière de police se résumaient à quelques films de détective qu'elle avait vus sans y prêter attention. De cette expérience lacunaire, elle savait que les inspecteurs se mettaient à deux pour interroger les suspects. Pendant que l'un faisait dans l'injure et la menace, l'autre vous apportait un verre d'eau et vous encourageait à vous confier à lui. Il y avait le méchant et le bon policier, c'était le cliché.

  • Frane avait l'air différent. Il avait changé en quatre ans. Bizarrement, Bruna lui trouvait pour la première fois un air de marin. Il s'était laissé pousser une petite barbe brune, ses cheveux étaient un peu plus courts et peignés vers le haut. Il avait maigri. Il paraissait plus âgé, plus ténébreux, comme un Corto Maltese fatigué ou un jeune capitaine Haddock parcourant le monde avec la totalité de son bien ramassée dans un sac de toile.

  • Elle regardait la mer sombre et froide, ces longues guirlandes d'immeubles socialistes dominant la mer, ces milliers d'alvéoles illuminées où tout un tas de gens vivaient leur vie. Elle regardait ces milliers de points comme des lucioles et pensait à la vie qu'elle-même menait, à la vie qu'elle désirait et à l'avenir qui l'attendait.

  • Le monde n’est qu’une suite rectiligne de dominos mettant à bas d’autres dominos, eux-mêmes abattant les suivants, sans autre alternative.

  • Elle contemplait ce spectacle étincelant, trépidant, à l'écoute des vies parallèles se déroulant à ses pieds : la rumeur des voitures, le son des téléviseurs, le fracas de la ferraille dans le port, le grincement des locomotives de manoeuvre dans la gare de triage.

  • Elle nous raconte la seule vérité qui vaille: elle nous dit de quelle manière finissent les ambitions humaines. Comment les gens, les villages , les îles, les peuples échafaudent des plans et des projets immenses, comment ils commencent à construire des façades fabuleuses, et de tout cela il ne reste que des façades.

  • Depuis qu’elle est en prison, elle pense rarement à sa propre vie. Elle refuse de réfléchir à l’après. Elle refuse de faire des plans, elle a eu sa dose de plans pour toute une vie, elle a payé assez cher ceux qu’elle a échafaudés jusqu’à présent. Mais Bruna sait qu’un jour elle va sortir d’ici. Et quand elle pense à cette évidence, c’est toujours dans cet appartement qu’elle se voit.

  • Et quand elle se souvient de cette soirée, Bruna le sait: elle a eu sa chance. Elle a eu l'occasion de dire non. Ele aurait pu fermer le robinet, se retourner, fixer Frane dans les yeux et lui dire : « Ça, je ne peux pas. Cest trop pour moi. » Mais ce soir-là, quand elle aurait pu, elle ne l'a pas fait. Dans tout ce qui était arrivé jusque-là et dans tout ce qui allait suivre, voilà sa seule faute à elle. Ce soir où elle aurait pu dire, elle n'a rien dit.

  • Et en imaginant ces intrus informes et fantomatiques, Bruna se sent soudain blessée. C’est comme si son espace privé était attaqué, comme si des barbares venaient souiller son innocence et son intimité.

  • Durant tout ce temps, Bruna observa ce nouvel homme sec qu’elle avait face à elle, un homme au regard fatigué derrière des cernes sombres. Elle attendait qu’ils soient seuls, qu’après tous ces mois elle puisse enfin épancher ses peines. Au lieu de cela, c’est Frane qui commença à se lamenter.

  • Cette relation charnelle, cette moiteur, cette respiration lente et profonde : c’est la dernière chose qui soit demeurée, quand tout entre eux s’est éteint. Bruna se demande parfois s’il ne vaudrait pas mieux qu’il en soit autrement.

  • Aujourd’hui nous savons que le libre arbitre n’existe pas, disait-il. Il n’y a pas un homoncule dans notre cortex cérébral qui nous dicte ce que nous allons faire. Nous commençons par faire quelque chose, et c’est ensuite – une minuscule fraction de seconde plus tard – que notre volonté apprend que ce que nous avons fait relève de notre volonté.


Biographie

Jurica Pavičić (né le 2 novembre 1965 à Split ) est un écrivain, chroniqueur et critique de cinéma croate. Ses romans et recueils de nouvelles ont été traduits en anglais, allemand, italien et bulgare.
Sorti chez Agullo en 2021, son roman L'Eau rouge a obtenu le Prix Le Point du polar européen 2021 à Quai du Polar.
Titulaire d'un master en administration des affaires (MBA) de Handelshögskolan i Stockholm, une école de commerce, elle fonde la maison d'éditions Storyside, spécialisée dans le livre audio. Elle y cumule les fonctions de directrice du marketing et de directrice générale, puis dirige une société de conseil.

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