mardi 6 juin 2023

PETER HELLER – Celine – Editions Actes Sud - 2019

 

L'histoire

Celine Watkins, 68 ans, est une sculptrice reconnue mais aussi une détective privée célèbre pour retrouver des personnes disparues. Quand la jeune Gabriela s'adresse à elle pour tenter de retrouver son père, officiellement mort, tué par un grizzli dans le Montana, elle décide de prendre en charge cette dernière enquête, accompagnée par son mari, le silencieux mais toujours présent Pete. La voilà partie dans un road movie, de New-York en passant par le Colorado, le Wyoming et le Montana, au volant du camping-car de son fils. E,n chemin, elle se remémore des éléments de son passé dans le Maine, les choix de vie qu'elle a fait et un avenir qui s'amincit, elle est atteinte d'un emphysème qui l'empêche de respirer.


Mon avis

Avis très mitigée sur ce roman, qui n'est pas un polar mais plutôt un suspens psychologique où la nature sublime ds grandes plaines et des montagnes est omnium-présente. Pourtant je ne le qualifierais pas non plus de « nature writing », la nature est ici décrite comme un peintre, mais ne joue qu'un rôle pacificateur dans une intrigue assez mince.

Bien évidemment il y a le personnage de cette grand-mère qui s'habille avec chic et porte un glock 26 (une arme de point) à la ceinture. Cette femme en presque fin de vie, est tenace, parfois impulsive, tempérée par son mari et a vécu une enfance et une adolescente privée d'un père volage et peu enclin à la vie de famille. A 15 ans, elle tombe enceinte et veut garder le bébé, mais elle est obligée par sa très snob famille d’accoucher sous X. Elle se marie et a un fils Hank, un peu alcoolo, journaliste d'une quarantaine d'années puis divorce avant de rencontrer son adorable compagnon. Si le succès artistique et policier arrivent vite, Celine est aussi passée par des moments de troubles, alcoolisme, drogues, mais elle s'en est sortie, car au fond c'est une battante.

Bref une enquêtrice singulière qui va bien évidemment résoudre l'énigme posée, avec les moyens du bord, un peu à l'ancienne, à partir de cartes topographiques, de téléphones portables d'un autre temps, et d'une bonne dose d'intuition. Le tout sous forme de road-movie à travers plusieurs états, où les descriptions de la nature, faune et flore sont peut être un peu trop présente. Sur les 330 pages du roman, la moitié sont consacrées à une nature que nous ne connaissons pas ou peu, des paysages magnifiques dont nous pouvons avoir quelques vues sur Google, mais en aucun cas cette nature ne joue une rôle, si ce n'est celui de la beauté des grands espaces dans le livre. Nous ne sommes pas dans « My Absolute Darling » de Gabriel Talent où la nature est fondamentale dans l'intrique, ni dans le best-seller de Delia Owens « Là où chantent les écrevisses » où la nature est amie/ennemie avec des personnages extrêmement puissants, même si ils sont parfois odieux. Ici, un peu discret enquêteur de la CIA nous met assez facilement sur la piste de ce qui a pu conduire le père disparu, photographe qui était au Chili lors de l'assassinat de Salvador Allende et le rôle supposé de la CIA dans le changement de régime, mais juste en effleurant le sujet, sans un réel travail de documentation qui aurait permis d'éclairer les activités de l'Agence Américaine sur ses activités sur l’Amérique du su Sud. Mais on appréciera l'écriture poétique et et douce de l'auteur, devenu célèbre pour « La constellation du chien » que j'ai bien envie de lire.


Extraits :

  • Elle avait cette démarche de jeunette dégingandée, les pommettes hautes, le nez proéminent et les grands yeux d'une jeune fille qui n'était pas belle, ni même jolie, peut-être, mais les adultes possédant une once de discernement savaient qu'elle deviendrait sublime avec l'âge, et même fascinante. Pour l'instant, elle n'était qu'une pauvre petite qui gardait une souris en peluche prénommée Myriam dans un minuscule panier sous son lit et passait la moitié de son temps dans le trou d'eau en contrebas de l'étable à repêcher les papillons de nuit pris au piège à la surface des eaux noires. D'autre part, elle était loin de chez elle et la vie d'agent secret et de résistante qu'elle s'était imaginée venait de s'évanouir dans un crépitement d'étincelles comme les rubans de pellicule qui cassaient sur le projecteur de l'école le vendredi soir.

  • J'ai emmené Mimi skier ici pour son treizième anniversaire. Je me souviens qu'on avait pris un gros téléphérique jusqu'au sommet - cette montagne-là, tu l'as vois ? - et une fois au-dessus de la couche de brouillard, le soleil brillait, le ciel était très bleu, et à l'approche du sommet, il y a eu une annonce dans la cabine qui disait quelque chose comme : "Si vous n'êtes pas un excellent skieur, restez dans le téléphérique pour le trajet du retour. "

  • Si la quantité de bonheur contenue dans une vie s’épuise, peut-être est-il possible de continuer à y trouver de la beauté, de la grâce et un amour infini.

  • C'est sans doute le matin, un filet de brume flotte au-dessus de la rivière, comme de la fumée, et un homme est sans doute en train de pêcher, sa canne inclinée en plein lancer.
    S'il est là, c'est uniquement pour nous rappeler que les humains ne sont pas de taille face à la grandeur et à la beauté flagrantes.
    Que la beauté la plus incontestable est peut-être celle qu'on ne peut jamais toucher.
    Que Dieu existe là-haut, sous une forme ou une autre, sur ces sommets, dans ces lacs reculés et ce vent cinglant.

  • Elle se rappelait avoir descendu l'allée, les feuilles qui tourbillonnaient dans le vent, et cette bourrasque dont le souffle avait assombri le vert des vieux arbres tels les doigts d'une harpiste tirant une note grave de son instrument.

  • Le petit jardin de devant était envahi par l'armoise, les herbes jaunies qui arrivaient aux genoux et une amarante se pressait contre la porte d'entrée comme un chien errant espérant pouvoir entrer.

  • Hank comptait parmi ces rares jeunes hommes fascinés par leur mère. Il se disait souvent qu'elle menait une vie beaucoup plus intéressante que lui, ce qui, à son avis, était une inversion de l'ordre naturel, et qui expliquait peut-être en partie sa décision d'écrire des récits d'aventure.

  • Après sa mort j’ai ouvert la fenêtre un peu plus grand et quand il pleuvait je laissais les gouttes éclabousser le rebord en brique et rebondir sur mon visage et dans le noir je m’imaginais que c’était une caresse de ma mère. Cette pluie, c’était peut-être elle. A cette époque, je pensais que la nuit permettait certaines choses qui étaient impossibles le jour.

  • Ses nombreux petits-enfants l’adoraient aussi parce qu’il était clair, y compris pour les plus jeunes, qu’elle avait tout vu ou presque durant sa longue existence, qu’elle comprenait la complexité et les nuances de l’âme humaine, et il était encore plus évident qu’elle aimait les gens par-dessus tout d’une adoration qui allait au-delà des mots, tant et si bien qu’elle leur adressait un clin d’œil et tolérait certaines de leurs bêtises parce que Dieu savait qu’en son temps, elle-même en avait fait, des bêtises.

  • Pendant qu'ils marchaient, Céline songea qu'ils cherchaient un père disparu deux décennies plus tôt, mais qui avait abandonné son enfant bien plus tôt encore et que cette enfant avait pratiquement toujours vécu sans lui. Comme elle-même. Que le retrouver à présent allégerait sans doute le cœur de la jeune femme , mais ne la soulagerait jamais de la tristesse qu'elle avait au fond d'elle.

  • Dans le monde selon Céline et Pete, l'endroit le plus intéressant d'une ville était la bibliothèque.

  • Céline sentit son corps se pencher en avant. D'après son expérience, il existait deux catégories d'histoire : celles qui suivaient des lignes prévisibles comme les sentiers tracés par le gibier sur le flanc d'une collline, et celles qui bifurquaient dès le départ vers autre chose, plus sauvages, qui battaient la campagne à la première occasion. Les plus étranges se chargeaient d'une odeur particulière.

  • Elle possédait également ce que Mimi appelait une Passion pour les Perdants. Céline prenait toujours le parti des faibles, des dépossédés, des enfants, de ceux qui n’avaient aucune ressource ni aucun pouvoir : les vagabonds et les sans-abri, les malchanceux et les toxicos, les abandonnés, ceux rongés par le remords, les brisés. Impossible de compter le nombre de chiens décharnés et tremblants que son fils avait fini par aimer, ni les familles chaotiques qui avaient séjourné chez eux plusieurs jours. Elle n’était donc pas une détective privée comme les autres. La plupart des gens se les imaginent comme des espèces de tueurs à gages – blasés, mercenaires, durs à cuire. Céline était une dure à cuire. Mais elle ne travaillait pas pour les nantis, elle n’espionnait pas les époux volages, ne surveillait pas de garçonnière et ne retrouvait pas les bijoux de famille.

  • Elle avait fini par croire que l'univers se composait de courants, comme une rivière ou un océan. Quand on voulait aller quelque part et que le cosmos vous entraînait dans une direction, autant suivre le mouvement. Surtout si on vous prenait en chasse.


Biographie

Né en 1959 à New-York, Peter Heller est un écrivain américain de récits d'aventures et de romans.
Écrivain “de plein air”, Peter Heller collabore régulièrement à des magazines comme NPR, Outside Magazine et Men’s Journal. Auteur de quatre livres de non-fiction sur la nature, l’environnement, le voyage, l’aventure, il a été couronné par de nombreux prix. Bien qu’il soit new-yorkais, qu’il ait étudié dans le Vermont et le New Hampshire et qu’il vive aujourd’hui à Denver, son CV correspond à celui de tout bon auteur du Montana qui se respecte : il a été plongeur, maçon, bûcheron, pêcheur en mer, moniteur de kayak, guide de rivière et livreur de pizzas.
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Sur le roman

Presse

dimanche 28 mai 2023

ABIR MUKHERJEE – Le soleil rouge de l'Assam – Editions Liana Levi 2023

 

L'histoire

1922. Le capitaine de police de l'Empire britannique, Wyndham, décide de se désintoxiquer de l’opium dont il est devenu dépendant. Sur les conseils des son médecin, il part pour un séjour de 10 jours dans un ashram spécialisé dans le traitement des addictions dans un village perdu de l'Assam. Le traitement est difficile, et Wyndham repense à sa toute première affaire à Londres alors qu'il n'était qu'un jeune officier de police. Et quand un résident de l'ashram est trouvé mort dans des conditions suspectes, notre capitaine va renouer avec un lointain passé.


Mon avis

Voici le quatrième roman de la série Wyndham, le célèbre capitaine de Sa Majesté dans l'Empire des Indes. Et aussi l'âge de raison pour le héros, qui a toujours aimé les bonnes choses de la vie : l'alcool, le tabac, les jolies femmes mais hélas l'opium dont il est devenu trop dépendant et qui pourrait nuire au reste de sa carrière.

L'âge de raison aussi pour son auteur qui délaisse un peu le coté humoristique qui est pourtant sa marque de fabrique au profit d'une histoire qui relie le passé de son héros à ce qu'il vit dans l'Ashram. Voila donc le capitaine parti pour les régions montagneuses de l'Assam, qui vit de production de thé, loin de son fidèle lieutenant Sat.

Le traitement n'est pas de tout repos, il s'agit de vider le corps par des breuvages hématiques, avec une alimentation de riz-lentilles bouillies et des tisanes. Fièvres, délires, mauvais sommeil, le traitement de moines hindouistes n'est pas de tout repos. Et voilà qu'un patient du centre est retrouvé mort, dans des circonstances qui semblent suspectes à notre fin limier. Quand il commence à retrouver un peu de santé, l'un des moines bouddhistes lui propose de s'installer à Jatinga, le petit village montagneux proche, où il n'y a pas grand chose à faire, à part le club so british fréquenté par les blancs de la bonne société. L'occasion est trop belle pour aller fouiner au sujet de ce mort et de succomber (chastement) aux charmes de la si jolie Emilie Turner, femme de l'homme d'affaires qui règne sur la région.

Mukherjee nous emmène aussi dans les bas fonds de Londres, en 1905, où un crime horrible à eu lieu. Si le tout jeune agent de police Wyndham comprend qui est le meurtrier, la police et les habitants ont un coupable tout trouvé en un homme de confession juive. A l'époque, l'exode des juifs chassés de Russie pour s’installer à Londres était mal perçu par le peuple, un racisme primaire et stupide. Et comme bien souvent, l'étranger est le bouc émissaire, et si les preuves directes implique le suspect, il n'en est pas moins l'objet d'une machination montée avec la complicité de la pègre locale. Malgré ses protestations le jeune agent comprend qu'il vaut mieux ne rien dire, sous peine d'être à son tour menacé, le jeune juif est pendu et un sentiment de culpabilité reste toujours enfoui dans la mémoire du capitaine. On sait que l'auteur se documente soigneusement avant d'écrire, et sa vision de Londres 1905 reste celle d'une ville coupée en deux, les beaux quartiers à l'ouest et près du port, les bouges où vivent la pègre locale, les migrants juifs qui travaillent dans le textile ou comme employés de maison, les pubs crasseux où l'on sert du whisky frelaté ou de la mauvaise bière dans des ruelles sales et véritables coupe-gorges. La pègre est en charge des basses œuvres qui vont l'enrichir, mais plus encore certains bourgeois si respectables en apparence. Bref toujours le même schéma récurrent.

Deux enquêtes pour le prix d'une et sous des airs de ne pas y toucher, l'auteur tacle la politique migratoire actuelle de la Grande Bretagne, son isolement en raison du Brexit. Néanmoins je regrette un peu dans cette histoire le manque d'humour si caractéristique de l’œuvre (mais il y a quand même des petites phrases bien senties) mais j'apprécie le travail d'horlogerie pour retrouver un passé lointain, qu'il soit londonien ou à ce que l'on appelait les colonies d'Inde. Tout comme la jolie prise de position contre toute forme de racisme, qui a guidé l'auteur dans sa démarche, au détriment du légendaire « fair-play » so british.


Extraits :

  • Avant les Juifs étaient venus les Irlandais pour échapper à la famine, et avant eux les Huguenots fuyant les guerres de religion. Il y a toujours eu quelqu'un pour fuir quelque chose et venir là sans rien parce qu'il n'avait pas le choix, et qu' une vie de manque vaut mieux que pas de vie du tout.

  • Il y a une raison qui fait que les jeunes idéalistes deviennent de vieux cyniques. C'est ce que l'on appelle l'expérience.

  • Alors qu'à l'évidence, les ennuis sont le plus souvent provoqués par des gens qui vous ressemblent et non par ceux qui sont différents. Peut-être est-ce pour cela que j'avais toujours été du coté du perdant. Certains me qualifiaient d'opposant. Je me trouvais simplement correct. Je jugeais donc écœurant qu'Harmsworth puisse vouloir faire de moi un complice pour répandre ses demi-vérités et ses informations déformées.

  • Nous sommes peut-être tous créés à l’image de la divinité, mais certains sont visiblement plus proches de l’original que d’autres.

  • S’attarder sur des histoires d’amour, comme admettre aimer la cuisine française, est une faiblesse plutôt répugnante et résolument non anglaise.

  • C’était aussi une ironie. Vous pouviez apparemment être poursuivi pour avoir dit la vérité à propos d’un homme riche, mais répandre mille calomnies sur les pauvres et en sortir indemne.

  • En fait, c’était pire avant leur arrivé. Mais les gens ne veulent pas l’entendre. C’est plus facile de rendre quelqu’un d’autre responsable de vos difficultés que de vous regarder dans la glace et voir la poutre dans votre œil. Et les torchons comme La Gazette sont ravis de fournir les cibles. Diviser pour mieux régner.

  • Nous sommes outragés à l'idée qu'un homme avec une teinte de peau différente puisse avoir la témérité de manger dans la même pièce que nous, en négligeant allègrement le fait que ce pays est le sien et que nous y sommes les étrangers.

  • Faute d'information sur eux je décide de m'en remettre à l'intuition naturelle de l'Anglais quant aux étrangers. Autrement dit, compter sur les préjugés ancrés et aiguisés pendant des générations.


Biographie

Née en 1974 à Londres, Abir Mukherjee a grandi dans l’ouest de l’Écosse dans une famille d’immigrés indiens. Fan de romans policiers depuis l’adolescence, il a décidé́ de situer son premier roman à une période cruciale de l’histoire anglo-indienne, celle de l’entre-deux-guerres.
Premier d’une série qui compte déjà̀ quatre titres, "A Rising Man" (L’attaque du Calcutta-Darjeeling) a été́ traduit dans neuf pays.
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Presse

Dans l'univers du roman

Sur l'antisémitisme en Grande Bretagne

Sur les problèmes raciaux en Grande -Bretagne

Sur la province d'Assam en Inde


Sur le suicide des oiseaux à Jatinga


jeudi 25 mai 2023

LORI NELSON SPIELMAN – l'infini des possibles – Poche Pocket 2021

 

L'histoire

Dans la famille Fontana, émigrés italiens à Brooklyn, une malédiction se transmet depuis 5 générations : les filles cadettes ne peuvent pas se marier ni avoir d'enfants (au risque de les perdre et). C'est le cas d’Emilia, 29 ans qui travaille comme pâtissière sous les ordres de l'austère Nonna, la grand-mère acariâtre qui les élevées, elle et sa sœur aînée Daria. Aussi quand la sœur cadette de Nonna, l'excentrique Poppy appelle Em et sa cousine, une cadette elle aussi, leur propose un somptueux voyage en Italie, et surtout la promesse de rompre le sort, il ne faut pas beaucoup de temps à Emilia pour défier sa famille et partir à la découverte de son lointain pays d'origine.


Mon avis

Ce roman, sous le sceau d'un drame familial, est un joli road trip porté par Poopy. Il faut dire que dans la famille Fontana, les cadettes sont victimes d'un sort soigneusement entretenu par les mères ou grand-mères. Emilia dont la mère est morte jeune, est la cadette, élevée par la peu aimable Nonna Maria, qui décide de tout. Elle travaille comme pâtissière dans l'entreprise familiale et vit dans un petit studio. La malédiction elle connaît et du coup elle ne fait aucun effort pour attirer les hommes, même si son ami de toujours Matt est amoureux d'elle et ne croit en rien à ce genre de sort. Pour sa cousine Lucy, elle aussi cadette,une jeune femme volcanique se laisse transformer en sexy girl par sa mère et enchaîne les conquêtes amoureuses sans succès.

Quand un jour, la grande tante Poppy téléphone à En, pour lui proposer un voyage d'une dizaine de jours en Italie, tout frais payés, et qu'elle voit cette femme, assurément belle, ne faisant pas son âge et très soignée de sa personne, le charme opère. Malgré les récriminations de Daria et de l'infernale Nonna, celle que l'on traite le plus souvent comme une bonniche décide de suivre sa tante en compagnie de Lucy.

Car Popppy les initie à la dolce vita et aux plaisirs de la vie italienne, car elle est fortunée, mais surtout, elle doit rejoindre pour ses 80 ans son amore mio de toujours, un allemand Erich, dit Rico avec lequel elle a passé les plus belles années de sa jeunesse, révélant par petites touches son étrange destin et levant le voile sur un secret familial jusque là bien gardé. Poppy c'est l'optimisme, la bonne fée, intransigeante aussi en poussant ces nièces à être elles-mêmes. De roman tout en douceur fleure bond l'Italie de rêve, avec ses paysages magnifiques. Mais trop d'optimiste tue l'optimisme et si la lecture nous invite au voyage, il y a un coté un peu naïf, comme un conte pour jeunes femmes, dont l'autrice reprend les codes, avec la méchante sorcière Sonna, la bonne fée Popper, une héroïne entre Cendrillon et Blanche-Neige, bref pour moi cela manque cruellement de réalisme. C'est mignon, quelques légers traits d'humour, mais je préfère largement la littérature qui fait réfléchir ou joue sur toute une gamme d'émotion.



Extraits :

  • Le film qui est censé défiler devant nos yeux quand on meurt. J’avoue que j’en ai la chair de poule rien que d’y penser. Mon film sera en partie dramatique, en partie mystérieux, avec un peu de suspense et quelques scènes de comédie romantique. » Ses yeux noirs pétillent. « Vous, mes trésors, vous en êtes encore à l’étape de la réalisation. Faites que votre film soit fascinant ! Que chaque scène soit excitante ! Quand l’heure viendra de regarder le film de votre vie, j’espère que vous pleurerez à chaudes larmes, que vous hurlerez de rire et serez pétrifiées de honte. Mais, pour l’amour de la déesse, ne laissez pas votre vie être un de ces films assommants.

  • Au bout du compte, la vie est une équation très simple. A chaque fois que tu aimes, que ce soit un homme ou un enfant, un chat ou un cheval, tu ajoutes de la couleur à ce monde. Quand tu ne réussis pas à aimer, tu le ternis.

  • "Est-ce que... tu es en train de mourir ?" "N'est-ce pas notre sort à tous ?" Elle me sourit, comme si c'était moi qui avais besoin de réconfort. "Oui, bien sûr, mais tu... je..." Je me mets à bégayer. Ma tante me prend la main. "Je préfère largement dire que je suis en train de vivre, pas toi ?"

  • Qu'est-ce que tu fais? je lui demande en regardant par-dessus mon épaule. - Je retire les empreintes de pied sur ton dos. - Les empreintes de pied? - Celle que ta soeur laisse en te marchant dessus

  • Tu ne vois pas que c’est la chance de ta vie ? Et tu es sur le point de la laisser passer. Tu es prête à faire une croix dessus, tout ça parce que tu as trop peur d’avancer.

  • Tu découvriras Emilia que la vie n'est pas toujours circulaire. Le plus souvent c'est un dédale tortueux, plein de détours et d'impasses, de faux départs et de souffrances. Un dédale exaspérant, vertigineux, dans lequel il est impossible de se retrouver et pour lequel il est inutile de dresser des plans. Elle presse ma main, mais pas un seul coin, pas un seul virage ne dois jamais être évité.

  • Comme toutes les idées reçues, la vraie malédiction résidait dans le désespoir créé par le mythe, l’érosion de la confiance en soi, l’impossibilité de croire en ses rêves… et en soi-même.

  • C'est fascinant, comme il suffit que quelqu'un nous dise quelque chose à propos de nous-mêmes - bons ou mauvais - pour qu'on fasse tout pour lui donner raison.

  • Mais tu vois, une fois plantée dans la bonne terre, on s'épanouit comme une fleur. Ça t'arrivera aussi, quand tu auras trouvé l'endroit où tu te sentiras vraiment à ta place.

  • Poppy pose sa main sur la mienne. « Quand tu commences à t’habiller en ne pensant qu’au confort, c’est le début de la fin, ma chérie. Es-tu déjà entrée dans une maison de retraite ? Il n’y a plus que des élastiques et du Velcro. »

  • Pour le garder, elle devait se montrer féroce, dominer son monde par la colère. Ceux qui ne peuvent pas gagner les cœurs par l’amour contrôlent souvent par la peur.

  • La vie est plus belle quand on compte les amis plutôt que les années, tu ne trouves pas ?

  • Parfois, il faut essayer plusieurs personnages avant de trouver celui qui nous convient le mieux. Tant qu'on n'a pas décidé de ce qu'on n'est pas, on ne peut pas savoir qui on est.

  • La lagune dessine une courbe et nous entrons dans une large bande d'eau bordée d'anciens palais, d'églises à coupoles et d'hôtels somptueux peints de nuances pêche, roses et jaunes.


Biographie

Née en 1961 dans le Michigan, Lori Nelson Spielman est une romancière. Titulaire d'un B.A. de l'Université de Central Michigan et d'un master de l'Université d'État du Michigan, elle a travaillé en tant que orthophoniste, conseiller en orientation et enseignante.
Son premier roman, "Demain est un autre jour" ("The Life List", 2013), obtient un immense succès critique et public. Il est traduit dans 27 langues et les droits d’adaptation cinématographique en ont été achetés par la Fox.
Après la publication de son deuxième roman, "Un doux pardon" ("Sweet Forgiveness", 2015), elle démissionne de son poste d'enseignante pour se consacrer à l'écriture à plein-temps.
Après le succès de ses deux romans, Lori Nelson Spielman revient avec "Tout ce qui nous répare" ("Quote Me", 2018), un roman poignant, où une femme doit faire la paix avec son passé pour surmonter le deuil et aller vers la sérénité.
Elle vit à East Lansing, Michigan, avec son mari.

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Sur la cote Amalifitaine

Sur le rôle des femmes en Italie

Sur le quartier Bensonhurst

vendredi 19 mai 2023

EDWARD CONLON – le Bureau des policières – Actes Sud 2022

 

L'histoire

Maria Carrara est policière dans un bureau du Bronx en 1958. Alors qu'elle rêve de devenir inspectrice, il lui fait lutter contre les préjugés masculins dans un milieu particulièrement sexiste. De plus elle est marié à un autre policier, un homme manipulateur et violent à son égard. Deux défis l'attendent, celui de monter dans la hiérarchie et celui de se défaire de ce mari infernal.


Mon avis

L'auteur s'est inspiré de la vie de la policière Marie Cirile-Spagnuolo, une ancienne collègue de ses anciennes collègues. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un polar au sens classique du terme mais d'un portrait de la vie d'une femme policière dans les années 1958.

Tout d'abord confinée à des tâches subalternes, comme garder des prisonnières, elle arrive à devenir une infiltrée, rôle dévolu aux femmes dans ses années là. Que ce soit dans les milieux de la drogue, des avortements clandestins (l'avortement est encore interdit en ces années là), des pickpockets, des voleurs à la tire, Maria enchaîne les missions avec talent, malgré les railleries des ses collègues masculins.

A la maison, ce n'est guère mieux. Mariée à Spir, un homme manipulateur et violent, elle fait tout pour protéger sa fille, mais finit pas se défaire de son emprise.

A force de persévérance et de travail, Maria finira inspectrice, son rêve. Maria est une personne réfléchie, sans misérabilisme, qui sait ce qu'elle veut et qui sait que le chemin pour y parvenir ne sera pas facile mais pas infaisable non plus.

Face à elle, un mari manipulateur qui fait tout pour se faire bien voir de famille italienne de son épouse, mais qui la tabasse, la trompe, boit et se comporte comme le pire des salauds. Mais cela aussi Maria va savoir gérer. D'autant que le mari est particulièrement jaloux des succès professionnels de sa femme, succès arrachés par une force de caractère hors du commun.

Voilà un roman de 586 pages qui nous dépeint l'atmosphère typique des années d'après guerre, et la difficulté pour les femmes à se faire une place dans la société. Il a été construit à partir d'entretien avec la vraie policière qui fut une collègue de Conlon.

Après les mouvements me-too, et la continuité des revendications des femmes de part le monde pour leurs libertés, ce roman a des échos particulièrement actuels.Si le message est intéressant, tout comme ce témoignage sur la réalité des années 50/60, le roman aurait mérité d'être un peu moins redondant et plus resserré. Suivre les aventures de Maria presque comme si on lisait son journal est parfois redondant, et ne donne pas le « peps » nécessaire à mon avis à toute histoire bien ficelée. Il manque une note de fantaisie ou une pause dans ce long récit. Reste néanmoins un portrait d'une héroïne anonyme de ces années là, forte et fragile, un très beau portrait de femmes, à une époque charnière, juste avant le flower power de la fin des années 1960.


Biographie

Né en 1965 dans le Bronx Diplômé de l'Université Harvard en 1987, Edward Conlon a passé plus de seize ans au sein du New York Police Department (NYPD) avant de démissionner, en 2011, pour se consacrer à l'écriture.
En 2004, il publie Blue Blood, dans lequel il fait le récit de ses années dans la police. Acclamé par la presse pour son réalisme et sa hauteur de vues, le livre rencontre un large succès. Rouge sur rouge (Red on Red, 2011) est son premier roman.


Sur le roman

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Dans l'univers du roman

Sur l Marie Cirile-Spagnuolo


Sur les femmes dans la police aux USA


En France


mardi 16 mai 2023

BECKY MANAWATU – Bones Bay – Editions Au vent des Iles 2022 -

 

L'histoire

Nouvelle Zélande, Kaikoura, un village côtier maori.

Tauriki, 17 ans, le quitte à la mort accidentelle de ses parents et emmène son petit frère de 8 ans Amara vivre chez sa tante Kat dans une campagne perdue. Il n'a pas envie de s'occuper de son frère, plus préoccupé par la liberté de faire ce qu'il veut, et peut-être aussi retrouver sa vraie mère. Amara est un gentil garçon qui se lie vite d'une forte amitié avec Beth, une gamine de son âge effrontée mais affectueuse. Nous suivons en parallèle l'histoire d'un coupe Jade et Toko, Jade craignant le retour d'un compagnon qui la tabassait et de son comparse qui à force de coups à tué sa compagne enceinte. Quels sont les liens entre ses personnages et que deviendra-t-il de cette famille décomposée ?



Mon avis

On lit rarement des auteurs de Nouvelle-Zélande. Si on connaît ce pays grâce aux films de Jane Campion (An angel at my table, La leçon de piano et la série télévisuelle Top of the lake, pour les paysages fabuleux et son univers particulier, finalement nous ne connaissons pas grand chose à ce pays qui est composé à 74% d'européens, 15% de maoris, le reste venant d’Asie ou de Polynésie.

Pour son premier roman, Becky Manawatu nous fait entrer dans l'univers principalement maori en se concentrant sur une famille dysfonctionnelle.

Tauriki, qui veut vivre sa vie de musicien vagabond et ne sait pas faire des choix, va finalement être obligé de retrouver sa mère biologique. En alternance avec la voix de Tauriki, celle de son petit frère, le gentil Amara. Placé chez sa tante, une femme qui fait de son mieux malgré les violences de son mari, un fermier peu aimable, il vit très mal l'abandon de son frère dont il espère le retour. Mais heureusement, il noue une amitié forte avec Beth, la fille d'un voisin, une gamine délurée, fantasque et qui,sous des airs de peste, adore son nouvel ami.

Et puis surgit l'histoire d'un jeune couple Jade et Toko. De Jade on ne sait pas grand chose si ce n'est qu'elle s'est liée à un gang de voyous qui sévit à Auckland. Elle se drogue, subit les violences de son compagnon, tout comme sa cousine Sat qui meurt enceinte sous les coups de son conjoint. Elle est sauvée par Toko, un jeune homme issu d'une famille maori respectable vivant sur dans un petit village de pêche. S'ajoute la voix étrange d'une femme morte. Bien évidemment nous aurons les réponses que nous nous posons – même si nous les entrevoyons – à la fin du roman.

La construction du roman peu un déroutante permet aussi au lecteur de ne pas être passif, mais déjà de recouper des informations données ici et là et j'aime cette idée justement qui rend ce roman addictif. Il se passe essentiellement en communauté maori, une communauté attachée à ses traditions mais qui ne renie pas la modernité. C'est surtout le sort des femmes qui est mis en avant. Les femmes blanches comme Jade ou les maories comme Tat appartiennent aux hommes blancs, qui les considèrent comme non pas comme des individus mais leur possession, n'hésitant pas à les tabasser, à les entraîner dans la drogue ou exercer des représailles si elles préfèrent des hommes noirs, les maoris. Mais il y aussi une part de défiance coté Maori, surtout de la part de la grand mère Nanny vis-à vis de sa belle-fille dont elle ne connaît pas l'histoire et qu'elle accuse de tous les malheurs de la famille. Seul Toko, et Tommy sont des hommes respectueux, les futurs modèles on espère pour Tauriki et Amara. Seule la fantasque mais pragmatique Beth, cette amie indéfectible d'Amara apporte la solution finale mais aussi la joie avec sa proportion infinie à faire des bêtises. C'est la fraîcheur nécessaire dans ce roman sombre, bercé aussi par des contres maoris, souvent des histoires fantastiques ou effrayantes. Et puis les oiseaux, ceux qui sont aux cœur des contes, ceux qui sont tatoués sur Jade, ceux qui effrayent, ceux qui réveillent le matin.

Pour ce livre qu'elle a mis 2 ans à écrire, Becky Manawatu s'est inspirée d'une histoire réelle (le meurtre de son cousin assassiné par son beau-père, il avait 11 ans et elle 10). Les nombreux mots maoris (que l'on finit par comprendre) à ajoute un charme supplémentaire dans ce récit totalement inédit, avec son écriture qui sait se faire forte, poétique, et nous saisit par la variété des émotions qu'ils suscitent. Une très belle découverte.


Extraits :

  • Le pire, c’est que je pensais pas que tante Kat était une mauvaise personne, elle était juste le fantôme d’une personne, et je savais pourquoi, oncle Stu faisait douter les gens de leur propre existence et, à force de douter de son existence, on finissait par disparaître.

  • Ils savaient qu’il y avait un fond, une fin à leur chute. Que s’ils déconnaient vraiment, quelqu’un finirait sans doute par s’en rendre compte et les arrêterait. Le côté sans fond de ma vie donnait le vertige. Les choix étaient aussi écrasants que cette terrible mer.

  • J’en ai mis un autour de mon pouce, et ça m’a fait du bien. Alors j’en ai mis un aussi sur mon genou. Puis un autre sur mon front, et un autre sur l’autre genou, et j’en ai mis aussi sur ma nuque, sur ma poitrine, j’en ai mis un sur mon nombril et quand y a plus eu de sparadraps, j’ai arrêté de chercher des endroits où j’avais mal.
    (Ari, qui, pour atténuer ses angoisses, a besoin de mettre des sparadraps partout)

  • Les histoires sont un savoir, le savoir est un pouvoir et, un jour, on prendra notre pouvoir et on régnera sur quelque chose de mieux que cette Maison.

  • J’ai fermé la bouche et retenu les mots qui me brûlaient les mâchoires et la langue, le fond de ma gorge. Je les ai mâchés comme une poignée de minuscules échardes et j’ai tenté de les avaler. 

  • J’avais peur d’aller courir dehors dans le monde alors que personne, sans doute, me remarquerait, parce qu’ils étaient tous trop occupés à pas se faire aspirer dans le trou avec l’eau du bain, et peut-être même qu’ils se demanderaient si j’avais vraiment été là, car j’étais peut-être juste un fantôme et pourquoi auraient-ils gâché leur précieux temps pour chercher un fantôme ?


Biographie

Né en 1986 Becky Manawatu est une écrivaine néo-zélandaise maorie. En 2020, elle a remporté deux Ockham New Zealand Book Awards pour son premier roman, Auē (Bones Bay) et ​​Best Crime Novel aux Ngaio Marsh Awards 2020.
Manawatu a quitté son pays à l'âge de 18 ans pour accompagner la carrière de son mari en tant que joueur de rugby professionnel et entraîneur en Italie et à Francfort , en Allemagne. Elle a commencé la rédaction de son roman en Allemagne puis l'a fini à son retour en Nouvelle Zélande, entourée par sa famille, et son éditrice. Elle est devenue une des îcones littéraires dans son pays et commence à être traduite dans le monde entier.

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samedi 13 mai 2023

ABIR MUKHERJEE – Les princes de Sambalpur – Folio Noir 2021

 

L'histoire

1920, Inde. Lors d'une visite à Calcutta, le prince héritier du petit royaume de Sambalpur se fait assassiner en présence de capitaine Wyndham et de son sergent Sat Banerjee. L'assassin se suicide plutôt que de se faire arrêter. Il portait sur son front une marque représentant l'un des avatars de Vishnou, le dieu Indien. Pour la police anglaise, il s'agit d'un attentat terroriste par un fanatique religieux. Mais les deux inspecteurs de police ne sont pas du tout convaincus et décident de mener l'enquête à Sambalpur, réputée pour ses mines de diamants. Une enquête pleine de rebondissements.



Mon avis

Je ne connaissais pas cet auteur indo-britannique Abir Mukherjee et j'avoue que j'ai beaucoup de plaisir à lire ce livre, le deuxième de la série Wyndham et Banerjee.

Tout d'abord le style assez hilarant de l'auteur, comme un pastiche voulu de Raymond Chandler. Parfait dans son rôle de détective un peu désabusé, le Capitaine Wyndham aime beaucoup le pur malt, mais aussi fumer de l'opium une fois par semaine. Il est amoureux sans succès d'Annie, une riche indo-anglaise qui l'aide parfois dans ses enquêtes. A coté le très sérieux sergent Banerjee, méticuleux, fait un travail d'enquêteur minutieux, et leur grande complicité les aide à résoudre les cas les plus délicats.

Et puis, il y a la description de l'ambiance de l'époque. La Grande-Bretagne veut fédérer les maharajahs des différents petits royaumes d'Inde en un Conseil (pour mieux les contrôler) et le prince héritier n'était pas favorable à cette décision, mais l'enquête ne trouve aucune trace d'une intervention des services secrets de Sa Majesté. La description des palais et luxe des maharajas, si elle est un peu exagérée, nous suggère bien les fortunes de ces hommes qui se transmettent le pouvoir d'héritiers en héritiers. Aux bijoux magnifiques, les palais sont grandioses, meublés aussi bien par des meubles français ou anglais luxueux que des tentures orientales brodées d'or. Le vieux Maharajah, homme presque mourant donne à Wyndham le droit d'enquêter sur la mort de son fils adoré. Fils de sa deuxième épouse hélas décédé. La première épouse, la maharané Shubhadra est une femme pieuse qui n'a pas peu avoir d'enfants. Dans l'ordre de succession, il reste le frère de défunt, le prince Punit, un séducteur patenté et de la 3ème épouse un jeune enfant. Serait-ce un complot familial ? Où une intrigue économique, les mines de diamants doivent être cédées pour une grosse somme à la Compagnie Anglaise Indian Diamond ?

Cette époque surannée, prise entre croyances védiques et modernité, nous donne un aperçu de ce que pouvait être l'Inde, pas encore unifiée ni indépendante. L'auteur a aussi effectué un gros travail de recherche, le royaume de Sambalpur dans l'Orissa a vraiment existé avant sa disparation par l'East Company India. Haut lieu de culte du dieu Jagannath, un avatar de Vishnou. Un livre très agréable à lire pour sa dimension historique, son style hilarant et la place des femmes dans une société indienne en pleine mutation.


Extraits :

  • Combien de fils a le maharajah ? - Jusqu'à l'assassinat tragique du yuvraj, il avait trois héritiers reconnus au trône, les fils nés de ses épouses officielles. ceux qui sont nés de ses concubines n'ont aucun droit au trône. - Des concubines ? - Il en avait cent vingt-six à la fin mars, et deux cent cinquante-six rejetons, sans compter les trois princes officiels.

  • La voiture s’approche enfin des portes de la Résidence britannique, une vaste enceinte dans laquelle se trouve un bâtiment assez morne d’un étage avec un balcon qui court le long de la façade et un moteur sur le toit.
    Je demande : ”Pas de drapeau britannique ?” Carmichael rougit. ”Non, je le crains. À cause des mites. Nous avons demandé que Calcutta nous le remplace, mais comme je vous l’ai dit nous sommes loin sur la liste des priorités du Bureau de l’Inde”.

  • Il semble que l'homme était célibataire, et je me dis qu'un célibataire est plus susceptible d'avoir un chat qu'un homme marié. Tout le monde a besoin de compagnie, même un comptable.

  • J'imagine que seuls les hommes admis près d'elle doivent être...vous savez...
    - Des eunuques ? -- Oui, monsieur. Il rougit. - Eh bien, sergent, si nous devions en arriver à cette extrémité, votre mère qui essaie de vous marier n'aurait plus à s'inquiéter.

  • La mousson. Bien plus que la simple pluie, elle défend la vie, apporte la promesse d’une nouvelle naissance, brise la chaleur et a raison de la sécheresse. Elle est le sauveur de ce pays, le véritable dieu de l’Inde.

  • A Calcutta, se réveiller n'est pas précisément difficile. Quiconque y a passé une nuit vous dira qu'au petit matin la ville aime attaquer tous vos sens à la fois : les cris des jeunes coqs et des chiens errants, la puanteur des égouts, les punaises qui festoient sur votre corps. Ils se concertent tous pour rendre votre réveille-matin superflu.

  • En nous approchant davantage je vois que l'édifice est orné de sculptures de dieux et de mortels entremêlés dans le genre de positions que votre curé n'imaginerait probablement jamais, et accepterait encore moins d'afficher sur la façade de son église. Et pourtant, un prêtre serait parfaitement heureux avec des gargouilles ou des vitraux représentant les damnés en train de brûler dans les feux de l'enfer. Pourquoi nous les chrétiens nous montrons-nous aussi effarouchés par les représentations de scènes d'amour? De quoi nos cardinaux et nos archevêques ont-ils peur?

  • Pour autant que je sache, les femmes de Calcutta portent à peu près la même chose que l'année dernière et probablement l'année d'avant. La masse de jupons, corsets, robes à la cheville et sous-vêtements de flanelle que nos femmes s'obstinent à porter même dans la chaleur stupéfiante de l'été me paraît pure folie. Elles pourraient apprendre deux ou trois choses des indigènes, mais naturellement c'est hors de question. Après tout, nous sommes britanniques. Nous avons des principes. Ainsi, nos femmes et nous devenons à moitié fous en portant assez d'épaisseurs de vêtements pour pouvoir prendre le thé confortablement à mi-pente de l'Himalaya.

  • Au centre de la pièce, devant une planche à dessin, se tient Wilson. Un homme grisonnant au comportement pugnace d'un terrier et une passion pour la bière et pour la Bible, s'adonnant à cette dernière le dimanche et consacrant presque tous les soirs de la semaine à la première.

  • Sat s’assoit sur un divan brodé de fil d’or, un de ces meubles français, Louis XIV ou que sais-je, que l’on apprécie davantage de loin qu’en s’asseyant dessus.

  • On ne voit pas souvent un homme avec un diamant dans la barbe. Mais quand un prince ne trouve plus de place sur ses oreilles, ses doigts et ses vêtements, je suppose que les poils de son menton conviennent tout aussi bien.

  • Le compartiment sent l'essence de rose. D'un côté, un lit - un vrai, pas une couchette - est placé contre le mur. A côté, un fauteuil tapissé de velours violet et un petit bureau rococo avec des ornements cannelés qui donnent l'impression qu'il a un peu fondu à la chaleur. En face du lit il y a une garde-robe en noyer laqué et une porte qui mène à des toilettes avec lavabo en marbre et assez d'équipements en or pour faire ressembler l'Orient-Express à un train à bestiaux.

  • On a du mal à croire que Sambalpur puisse être essentiel pour quoi que ce soit. Il faut déjà le chercher à la loupe sur la carte, caché par le R d'Orissa. C'est tout petit, de la taille de l'île de Wight, avec une population en proportion.

  • Les lourdes portes d’acajou du Palais du Gouvernement se sont ouvertes à midi et ils sont sortis, aériens : une ménagerie de maharajahs, nizâms, nababs et autres, tous les vingt drapés de soie, d’or, de pierres précieuses et d’assez de perles pour ruiner un escadron de comtesses douairières. Un ou deux se réclament de la lignée du soleil ou de la lune ; le reste, de quelque autre parmi la centaine de divinités hindoues. Nous les mettons tous dans le même panier pour les appeler simplement les princes. 

     

Biographie

Né en 1974 à Londres, Abir Mukherjee a grandi dans l’ouest de l’Écosse dans une famille d’immigrés indiens. Fan de romans policiers depuis l’adolescence, il a décidé́ de situer son premier roman à une période cruciale de l’histoire anglo-indienne, celle de l’entre-deux-guerres.
Premier d’une série qui compte déjà̀ quatre titres, "A Rising Man" (L’attaque du Calcutta-Darjeeling) a été́ traduit dans neuf pays.

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mardi 9 mai 2023

DANIEL PENNAC – Terminus Malaussène – Éditions Gallimard NRF 2023 -

 


L'histoire

La suite de la saga Malaussène commencée en 1985 par Daniel Pennac. On y retrouve la famille au grand complet plus le vrai méchant « Pépère » qui espère bien se débarrasser de l'encombrante tribu. Ça kidnappe, ça fouraille, bref les rebondissements et les personnages s'accumulent au fil des pages pour notre plus grand bonheur.


Mon avis

Quel plaisir de retrouver l'écriture assez unique de Monsieur Pennac, dans un roman qui fait suite au cas Malaussène Tome 1. On y retrouve les personnages fétiches de l'auteur et des nouveaux venus, et heureusement un glossaire en fin de page nous permet de resituer les personnages qui ont bien sûr pris de l'âge. Maman Malaussène qui a eu chacun de ces 6 enfants d'un père différent, semble assagie et éprise d'une figure du banditisme et accessoirement astrophysicien.

Jamais de temps mort avec Pennac, cela s’enchaîne, entre son écriture dynamique et particulièrement amusante, des jeux de mots ou des anagrammes et ce brin de folie que l'on aime.

Mais on aime aussi Pennac pour le fond : sa fantaisie et l'ironie dédramatisent les aspects absurdes, injustes et violents d'une société somme toute désorientée. À travers une famille sous forme de tribu déjantée, l’auteur semble proposer une sorte de parade au sentiment de peur devant le « devenir » des jeunes. En effet, la peur du chômage, de la délinquance, de l'échec et de la pauvreté expliquée dans le livre Chagrin d’école par exemple, est ici déverrouillée dans la joie, l'humour et la liberté. L'auteur confesse : « [le] cosmopolitisme, chez moi, c'est presque génétique ! ». On retrouve ce cosmopolitisme dans le mélange des genres et des langues opéré par « Pépère », le chef de la bande d'escrocs. Mais notre auteur argue qu'il « ne parlerai[t] pas de métissage », car si le personnage de Pépère ajoute la soie au faubourg, il ne les mixe pas pour en faire une nouvelle identité composite : il efface leurs particularités (ethnie, religion…) en les neutralisant. Dans le milieu multiculturel de Belleville où l'auteur et ses personnages habitent, les différences culturelles semblent s'abolir. De même, la critique de la société et de ses vicissitudes est toujours bien présente dans cet opus : du capitalisme au consumérisme, du football à ses malversations, de la littérature vraie à la cupidité des éditeurs, de la cause des enfants (abusés, désocialisés, orphelins) à celle du troisième âge et à la mort exhibée , de la réflexion dans la pensée jusqu'au mensonge, etc., les chevaux de bataille de l'auteur mènent un train d'enfer à la pietà (pitié), un jeu de mots qui ridiculise tous les Lapietà et leurs anagrammes partielles.

Dans un style simple mais pertinent et grâce à des dialogues au ton enlevé et percutant, ce feuilleton dont l'auteur nous assure qu'il sera le dernier, garde un souffle qui ne s'est pas épuisé. Les portraits que dessinent les réparties et les apartés sous forme de parenthèses jubilatoires nous procurent des moments de pause dans l'action et de réflexion pour l'esprit. Un régal pour les amateurs de mots, pour le joyeux grain de folie d'un auteur qui ne semble pas vieillir.


Extraits 

  • Hadouch a sobrement résume notre histoire : -Au fond, Ben, vous avez passé votre vie à veiller sur le sommeil d´une femme qui ne se réveille que pour faire des conneries. Les conneries en question se prénomment Benjamin, Louna,Thérèse, Clara, Jérémy, Le petit et Verdun. ue notre volonté apprend que ce que nous avons fait relève de notre volonté.

  • Maman sonna le branle-bas. Elle avait des choses importantes à nous dire avant de partir. On ameuta Clara, Thérèse, Jérémy, Le Petit, Louna, Mosma, Sept et Maracuja. A quoi s'ajourèrent bien sûr Julie, Gervaise, Ludovic, Tuc, Manin, et Théo, brus et gendres homologués. Hadouch, Mo le Mossi, Simon le Kabyle, Alceste et Titus se joignirent en qualité de famille élective. La petite vingtaine habituelle.

  • Bref, en remontant me coucher j'ai vu C'Est Un Ange qui faisait la lecture à maman. Sept est un lecteur-né. Sa voix tranquille fait de chaque mot une évidence révélée, au sens photographique du terme. Quand Sept lit, n'importe quel texte devient "visible". Assister à une lecture de C'Est Un Ange c'est s'offrir un billet d'entrée dans la tête de l'auteur. On y voit l'émotion se muer en intention, l'intention s'élaborer en pensée, la pensée fleurir en phrases, les phrases s'égrener en mots, dont certains, mais pas n'importe lesquels, s'offrent des floraisons spectaculaires.

  • S'attribuer les résultats des autres, expliquait Titus, c'est le secret des carrières bien menées. Il y faut juste une musculature adaptée à l'ascension des voies hiérarchiques. C'est comme ça que les pires avalent les échelons, depuis toujours, et il n'est pas rare de trouver le plus con au sommet, uniquement pour avoir développé cette faculté morpionneuse: grimper.

  • Il fait beau, il fait beau… C’est comme l’autre,là, à Paris , avec ses plages…Bronzer toute l’année. Soit-disant pour dépolluer la capitale. Des plages sur les bords de la Seine… Qui est-ce qui l’a décroché ce marché de gisants ? J’aimerais bien le savoir…

  • Mes frères et mes sœurs sont ce qu’ils sont depuis toujours, on ne les influence pas, ni moi ni quiconque, un peu comme les personnages des romans dont nous tournons la dernière page et pour qui, quels qu’aient été nos craintes et nos espoirs, nous n’avons rien pu faire.

  • Ne vous préoccupez pas de ce qu’ils disent, puisqu’ils mentent, mais de la façon dont ils le disent. Analysez leur style – leur style, vous m’entendez ? – comme si vous étiez leurs profs.

  • Une seule bouchée et la femme de votre vie se retrouve à vos côtés. D’où la sérénité qui rend possible l’analyse des faits.

  • Quand Sept lit, n’importe quel texte devient visible. Assister à une lecture de C’est Un Ange c’est s’offrir un billet d’entrée dans la tête de l’auteur. On n’y voit l’émotion se muer en intention, l’intention s’élaborer en pensée, la pensée fleurir en phrases, les phrases s’égrener en mots, dont certains, mais pas n’importe lesquels, s’offrent des floraisons spectaculaires.

  • On en apprend chaque fois un peu plus avec Pépère. Pourtant, on n’a pas l’impression d’apprendre. Il fait réfléchir, quoi. On avance en réflexion. Un peu plus loin chaque jour.

  • Depuis quand l’explétif « en fait » est-il devenu la ponctuation du menteur ?

  • Il ne faut jamais profiter du sommeil des aimés pour retourner vivre tout de suite. Attendre un peu. Le temps qu'il faut. Mon seul principe éducatif.

  • Apparemment, c’est un des bons trucs de la vie : fabriquer du bonheur sans que personne n’en sache rien…

Biographie

Né en 1944 à Casablanca (Maroc) Daniel Pennacchioni, dit Daniel Pennac, est un écrivain français. Il travailla comme chauffeur de taxi et illustrateur, avant de devenir en 1969 professeur de littérature de secondaire d'abord au collège Saint-Paul à Soissons, puis à Nice, et enfin à Paris. Il y enseigna notamment au lycée privé Paul-Claudel d'Hulst.

Son premier livre, écrit en 1973 après son service militaire, est un pamphlet qui s'attaque aux grands mythes constituant l'essentiel du service national, "Le service militaire au service de qui ?". Il devient alors Daniel Pennac, changeant son nom pour ne pas porter préjudice à son père.
En 1979, il fait un séjour de deux ans au Brésil, qui sera la source d'un roman publié vingt-trois ans plus tard : "Le Dictateur et le hamac" (2003). Dans la Série Noire, il publie en 1985, "Au bonheur des ogres", premier volet de la série des Malaussène, une série de polars humoristiques. Il diversifie son public avec une tétralogie pour les enfants, "Kamo" (1992) mettant en scène des héros proches de l'univers enfantin, préoccupés par l'école et l'amitié.

À ces fictions s'ajoutent d'autres types d'ouvrages : un essai sur la lecture, "Comme un roman" (1992), deux ouvrages en collaboration avec le photographe Robert Doisneau et "La débauche", une bande dessinée, avec Jacques Tardi (2000). "Chagrin d'école", un livre tenant de l'essai et de l'autobiographie publié en octobre 2007 aux éditions Gallimard, a reçu le prix Renaudot la même année. Avec "Mon frère" (2018), hymne à l'amour pour son aîné disparu, Daniel Pennac livre un poignant récit intime.
Daniel Pennac a écrit ou coécrit plusieurs scénarios pour le cinéma ou la télévision, parfois en adaptant ses propres livres. Il vit à Paris avec sa seconde femme, l'écrivaine Véronique M. Le Normand.

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